« La tendresse» frappe à votre porte!

Confiné, j’ai reçu cette chanson via l’Internet. Étant donné les circonstances, je la partage avec vous. Le texte de Bourvil est superbe, et tous ces artistes confinés lui font honneur. Je vous invite à visiter le site et surtout à écouter la symphonie, car elle est définitivement un baume pour le cœur.

https://ma-musique-communautaire.com/symphonie-confinee-artistes-la-tendresse-isolement-covid/

« En ces temps difficiles, 45 artistes bloqués dans leur lieu de confinement se sont unis virtuellement pour proposer une Symphonie Confinée. Sous l’impulsion de Valentin Vander, ces chanteurs, chanteuses, musiciens et musiciennes vous présentent le clip du titre « La Tendresse ». C’est sous une version symphonique que ces artistes revisitent cette sublime chanson immortalisée par Bourvil en 1963. Le site Ma Musique Communautaire vous en dit plus dans cet article.

« Montrer que même en cette période de confinement imposé, une œuvre collective peut jaillir d’artistes des quatre coins de la France (et même d’ailleurs !). Mais également, pour apporter du baume aux cœurs à tous ceux qui, de près ou de loin, sont affectés par la pandémie de Covid-19. Cela démontre aussi que les artistes peuvent travailler ensemble à distance et enregistrer une vidéo à distance. Le tout, afin d’envoyer un message fort d’entraide, d’affection et de solidarité. Les enregistrements ont été effectués avec les moyens du bord. Le montage a duré une semaine entière et assuré par Julia Vander. L’intégralité de ce travail a été réalisée bénévolement. »

La symphonie confinée

Ou alles sur YouTube : Symphonie confinée -La tendresse

On peut vivre sans richesse
Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses
Y’en a plus beaucoup
Mais vivre sans tendresse
On ne le pourrait pas
Non, non, non, non
On ne le pourrait pas

Valentin
Valentin Vandère

On peut vivre sans la gloire
Qui ne prouve rien
Être inconnu dans l’histoire
Et s’en trouver bien
Mais vivre sans tendresse
Il n’en est pas question
Non, non, non, non
Il n’en est pas question

Quelle douce faiblesse
Quel joli sentiment
Ce besoin de tendresse
Qui nous vient en naissant
Vraiment, vraiment, vraiment

Le travail est nécessaire
Mais s’il faut rester
Des semaines sans rien faire
Eh bien… on s’y fait
Mais vivre sans tendresse
Le temps vous paraît long
Long, long, long, long
Le temps vous parait long

Dans le feu de la jeunesse
Naissent les plaisirs
Et l’amour fait des prouesses
Pour nous éblouir
Oui mais sans la tendresse
L’amour ne serait rien
Non, non, non, non
L’amour ne serait rien

Quand la vie impitoyable
Vous tombe dessus
On n’est plus qu’un pauvre diable
Broyé et déçu
Alors sans la tendresse
D’un cœur qui nous soutient
Non, non, non, non
On n’irait pas plus loin

Un enfant vous embrasse
Parce qu’on le rend heureux
Tous nos chagrins s’effacent
On a les larmes aux yeux
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu…
Dans votre immense sagesse
Immense ferveur
Faites donc pleuvoir sans cesse
Au fond de nos coeurs
Des torrents de tendresse
Pour que règne l’amour
Règne l’amour
Jusqu’à la fin des jou

De l’insolence et du déni

 

Je ne crois pas pour un instant qu’il y a eu une révolution sexuelle des années soixante ; ma génération n’était pas plus sexuelle que les précédentes. Tout de même… Soyons sérieux, car il est vrai que nous étions sans gêne, et, tout au moins, plus candides que nos aînés ! Notre audace a été perçue comme une effronterie par ceux qui détenaient les rênes du pouvoir. Même avec cinquante ans de recul, devenu un « vieux », je n’arrive pas à comprendre précisément pourquoi ma génération a choisi d’être aussi insolente, car ce fut un choix de génération.

Troupe;Carole Morissette, Jean-Paul Gagnon, Thérèse Boutin , André-Paiement, Denis Courville, Gaston Tremblay. Denis St-JulesÉtait-ce parce que les nouvelles méthodes de communications nous ont permis de voir des controverses qui étaient naguère occultées ? En 1950, l’arrivée de la télévision dans le nord de l’Ontario était en soi une nouvelle ; en 1955, il n’y avait qu’un seul poste récepteur de télévision dans notre petit pâté de maisons ; en 1960, presque toutes les maisons de notre village arboraient au moins une ou deux antennes sur le toit et parfois une troisième à l’arrivée de la télévision française à Sturgeon Falls. Même en noir et blanc, les images qui passaient à la télévision étaient extrêmement puissantes, capables d’envoyer aux oubliettes les plus grandes des illusions. Le grand rêve américain était désormais une supercherie, car dans le Land of the free les policiers utilisaient les grandes dents blanches de leurs Bergers allemands pour contrôler les démonstrations des noirs. Les images qui nous parvenaient du sud des États-Unis étaient chargées de racisme, de haine et de cruauté. Notre conversion au réel de l’Amérique a été pénible, car les héros de la guerre, les soldats américains de la libération de l’Europe, étaient devenus des brutes qui n’hésitaient pas à s’attaquer aux noirs, pour les garder en place, dans une classe à part sur laquelle on pouvait — ou sur lesquels on devait — taper.

Au Canada, à l’automne de 1962, This hour has seven days, passait à la télévision nationale le dimanche soir. Cette émission d’information a démocratisé l’information en « presque direct ». Les politiciens étaient en état de choc, s’ils faisaient une grosse gaffe au Parlement, elles étaient discutées et critiquées vertement à la télé le dimanche soir. Les reportages étaient ponctuels, percutants et dérangeants ! Les élus et même les électeurs s’y opposèrent ; on ne valorisait pas la transparence à cette époque, les animateurs furent congédiés et l’émission annulée au printemps de 1964.

La même année, Marshall McLuhan publiait son Understanding media : the extension of man dans lequel il proposait un slogan : The medium is the message ; c’est-à-dire que ce n’est pas la technologie ou le contenu des publications électroniques qui sont le véritable message, mais plutôt les changements que ces émissions suscitent dans la société, le « médium » dans lequel l’homme, l’ultime microbe, se développe. En bref, on reconnaît un arbre à ses fruits : si on introduit une nouvelle espèce séminale dans une forêt boréale c’est le nouvel équilibre des espèces dans la forêt, qui vingt ans plus tard, est le véritable message. Il en va de même de la forêt virtuelle des idées et des mœurs des hommes médiatisées.

Après la chute de la Nouvelle-France, l’élite française rentre en Europe et les Canayens s’adaptent à cette nouvelle réalité. Esseulés, les habitants se rassemblent autour de l’Église. En 1962, deux cents ans plus tard, les Canadiens français ruent dans les brancards. Un tsunami de changements sociaux et politiques emporte les décombres de la grande noirceur, les Québécois élisent les libéraux qui claironnent un slogan populaire : Maître chez nous. C’est la Révolution tranquille qui transforme le Québec, qui dans son altérité s’éloigne du Canada.

Comme au Québec, les structures sociales de proximité de la diaspora canadienne-française sont organisées autour des paroisses catholiques : les écoles primaires, les hôpitaux, les organisations de bienfaisances, la caisse populaire et parfois un collège — ou un couvent — et même une feuille de chou paroissiale. La société québécoise est tissée serrée, le vague du changement agit comme une déferlante, tout est renversé en moins de dix ans. Cependant, les Canadiens français de la diaspora canadienne n’ont pas le loisir de les imiter, car leurs gouvernements provinciaux sont sous le contrôle de la majorité anglophone. À l’extérieur du Québec, toutes les infrastructures des Canayens sont articulées autour du besoin fondamental des minorités : la survie de la francophonie à l’extérieur du Québec. Encadré dans une société civile plus fragile, les Canadiens français choisissent leurs batailles et avancent prudemment là où on leur permet.

Plutôt que le changement ou la prise du pouvoir, c’est le besoin de conserver les acquis qui animent la vie des minoritaires. On l’a déjà dit, l’ambition qui anime Paul-André et Albert est celle de devenir des hommes canadiens-français. Dans ce statu quo où les instances veulent absolument se maintenir en place, il n’est pas évident d’être insolent. Les révoltes, même symboliques, prennent une ampleur démesurée : intuitivement, les jeunes de la Troupe universitaire le savent, mais ils sentent le besoin de foncer, de s’inscrire dans la mouvance internationale du Baby-Boom, de surfer sur la vague de fonds de la Révolution tranquille au Québec. Bien encadrer ils proposent leur Révolution sereine, qui tient compte de l’importance des acquis et de la bonne chère.

L’interjection finale du titre de la pièce le « » stie » est une partie intégrante du parler vernaculaire des Franco-ontariens, mais imprimée sur une affiche ou chantée sur une scène d’école elle devient le cri de ralliement d’une jeunesse qui refuse désormais d’emboîter le pas. Ce juron et tous les autres blasphèmes qui pullulent dans les dialogues des comédiens de cette pièce sont autant de scandales sur les murs et les scènes des écoles secondaires du Nord de l’Ontario, dont les directeurs sont pour la plupart des religieux ou des bons pratiquants. Il en va de même pour le joual qui n’est pas apprécié par les surintendants des écoles séparées, l’un d’entre eux a même affirmé à la télévision nationale que ce sont les anglophones des cours d’immersion qui assuraient la survie du BON français à Sudbury. Ce n’est pas son désir d’enseigner le meilleur français possible qui est remarqué, mais plutôt son déni de la réalité nord-ontarienne qui en 1970 appelle les jeunes en mettre en scène le vrai parler de leur communauté.

Si les écarts de langage dans la pièce Moé j’viens du Nord ’stie sont tout simplement des insolences de la relève, la glorification de la consommation de la « booze » et de la « drogue » illégale — sans parler des relations sexuelles « libres » entre adolescents — sont des comportements définitivement scandaleux du point de vue des curés de paroisse et des directeurs d’écoles. Pour eux, les paroles de la chanson « Tenez-vous bien, on s’en vient » sont au-delà de toutes les bornes imaginables, en 1970 du moins, et méritent une intervention de famille.

Du pot du pot on fume du pot
D’la booze, d’la booze, on boit d’la booze
On fume du pot, on boit d’la booze
On est des détraqués, fourrés
Fourrés, fourrés

Que l’auteur de la chanson justifie ses écarts en établissant un parallèle entre les mœurs de son groupe et ceux de grands écrivains tels que Baudelaire, Verlaine, et Rimbaud ne convainc personne. Peu importe la source de l’inspiration, selon instance du pouvoir toutes ces effronteries de la troupe universitaire se sont mérité une censure certaine et même l’annulation d’un spectacle de tournée. Pourtant, ce sont des prestations timides comparées à ce qui se passe au Québec.

Choses certaines, les réactions du personnel enseignant du Nouvel-Ontario étaient à l’époque prévisibles. Alors pour quoi avoir fait cela ? Était-ce une simple crânerie, une fanfaronnade d’universitaires particulière du nord de la province ? En ce qui concerne les activités de la Troupe et plus tard de CANO, les membres de la Coopérative les artistes du Nouvel-Ontario évoquent souvent le « feeling » qui les animait. Nul ne saurait l’affirmer avec assurance, mais la contestation bruyante et dérangeante était tendance, aux États-Unis, en France, au Québec et quelque peu au Canada français.

Quoique tenu, il y a un lien thématique entre la famille sémantique américaine des « fuck, fucked et mother fucker » et la famille française des « con, connasse et connerie », mais ils sont tous deux très différents des litanies religieuses canadiennes-françaises. C’est comme si les Américains avaient une fixation maladive sur la pénétration violente — même de leur maman — et que les Français — qui se croient de très bons amants — sentaient le besoin, par ailleurs de ridiculiser ces actes en les affublant d’un nom ou d’un adjectif dérivé du substantif qui sert à décrire érotiquement le sexe féminin. Quant aux Canadiens, ils semblent vouloir maudire Dieu et toutes ses bondieuseries de les avoir condamnés au célibat absolu à l’extérieur du mariage, sauf évidemment pour l’acte de procréation.

Plutôt que de libérer les fidèles du joug puritain, le Concile du Vatican réaffirme la position de l’Église en ce qui concerne le célibat des prêtres et l’ABSTINENCE comme seul moyen de la régulation des naissances. De toute évidence, les clercs avaient une vision biaisée de la sexualité, qui ne correspondait pas du tout à la réalité empirique des fidèles. Inutiles de le dire, les collégiens se moquaient des prêtres, les plus jeunes s’amusaient à faire la déclinaison des Papes surnommés Pie 1, Pie 2, et ainsi de suite jusqu’à… À la queue leu leu, devant le confessionnal, les collégiens riaient aux éclats, comme des fanfarons, en comparant nombre de leurs péchés solitaires et « mortels ». Ils s’impatientaient en attendant leur chance de scandaliser les jeunes confesseurs qui avaient fait un vœu de chasteté très tôt dans leur vie.

Si le « medium » est le message, si la transformation de la communauté catholique est le résultat du Vatican II, on est en droit de remettre en question la validité de ce Concile, car les séminaristes abandonnent leur vocation, les prêtres et les religieux se défroquent massivement, les églises se vident comme si l’édifice était en feu. Ces évènements sont autant d’alarmes que la curie refuse d’entendre. Les cardinaux ont accepté de décaper les pompes de la religion catholique sans tenir compte de la réalité des fidèles, des gens pieux qui étaient capables et prêts à prendre la relève du clergé, des jeunes mariés qui voulaient une petite famille nord-américaine, et de la jeunesse qui, plutôt que de faire leur pénitence, s’ébrouait en sortant de l’église. Dépouillé de ses injonctions et de ses artifices, il ne restait que l’illusion de ce qui était autrefois une grande église canadienne-française, car dans une société médiatisée, elle n’arrivait plus à se maintenir en place.

Donc la révolution sereine des artistes du Nouvel-Ontario était au diapason de la contre-culture nord-américaine, mais elle était aussi à la fine pointe d’un mouvement qui allait transformer la société canadienne-française.

La question n’est pas de savoir pourquoi la jeunesse des années soixante-dix ruait dans les brancards, mais plutôt pourquoi elle voulait changer l’ensemble de la société autour des institutions laïques : il ne faut pas se surprendre de la loi sur la laïcisation au Québec, car elle est l’aboutissement de ce mouvement de libération. En Ontario-Français les rapports de force ne sont pas aussi clairs ou évidents, car la minorité francophone ne tient pas les rênes du pouvoir. Oui, la pièce de la Troupe était scandaleuse, car elle attaquait deux facettes du triangle culturel du Canada français, la langue et la foi, et ce dans un contexte où le troisième aspect, celui de la nation, était sous le contrôle de la majorité anglaise écrasante qui ne se souciait pas de s’imposer. Mais, tout de même, ses enfants de bâtisseurs de pays sentaient l’urgence de parfaire le bien de leurs aïeux et de consolider leurs acquis dans le nord que leurs pères leur ont légué. Quand on s’aventure dans l’inconnu, quand on transforme son environnement, on se sent souvent comme un alpiniste qui doit avancer, malgré le fait que son corps est accroché précairement au-dessus du vide.

Dans l’vide

La nuit fut belle

mais vide;

L’aube, serein,

mais vide.

Le zéphir a embrassé la rose;

La noirceur a rincé l’étoile;

Le soleil a étendu ses bras

Vides…

La fleur a éclatée

mais vide;

L’air, pur

mais vide.

La lune a fait ses adieux;

L’oiseau a chanté le bonjour;

Vides…

La feuille partie avec le temps

Vide…

Le cœur battait fort

mais vide;

Les yeux, languissant

mais vides.

L’ombre s’est penché sur la lumière;

Le désir a envahi l’espoir;

Un rien se dessine dans le vent

Vide…

L’amour si riche

mais vide;

La vie, là

mais vide.

Thérèse

Le Lambda, « Au carrefour de l’art et du peuple », décembre 1

Mon deuxième Grand Livre

Mon long silence

Mon silence en 2019 s’explique par le temps que j’ai investi à écrire mon deuxième roman dans la série du « Grand Livre, Le Rideau de scène ». Certaines entrées que vous avez pu lire cette année sont des premières version des sections que j’ai retenues pour ce roman. Pour clore l’année et même pour lancer le travail de révision de texte, j’ai cru nécessaire de fignoler l’avant propos du roman et de le partager avec vous,

Troupe;Carole Morissette, Jean-Paul Gagnon, Thérèse Boutin , André-Paiement, Denis Courville, Gaston Tremblay. Denis St-Jules

De gauche à droite : Carole, Jean-Paul, Thérèse, Paul-André et, dans la deuxième rangée, Denis C., Gaston et Denis St. et cachés dans les coulisses cinq musiciens et huit autres collaborateurs.

Avant-propos
Oui, Le rideau de scène est le deuxième volume du Grand Livre. Deux ans plus tard, en 1970, nous retrouvons Paul-André et Albert, les deux protagonistes du premier volume. On se rappelle qu’en juin 1968, Paul-André avait les deux pieds bien ancrés dans le petit village qu’il avait reconstruit dans le carré de sable du terrain de jeu de leur voisinage. Les rues, les petites maisons de sable, les arbres minuscules récemment plantés, tout le monde imaginaire de leur enfance se déployait à ses pieds dans ce qu’il voulait être une carte de souhaits nostalgique pour son ami qui quittait décisivement leur ville natale. Pour sa part, Albert se protégeait en cachant sa tristesse derrière un masque flegmatique. Mais, avant de partir pour Sudbury, il avait décidé de s’arrêter au coin de leur rue pour saluer son meilleur ami. Tout aussi ému, il regarda Paul-André qui sous le ciel bleu de son village ressemblait au géant Gulliver de Jonathan Swift. Pour se dérober, avant que ses propres sentiments prennent le dessus, Albert s’apprêtait à peser sur le champignon de la grosse Ford Meteor de sa mère, mais à la toute dernière minute… il freina. En tournant la manivelle de la fenêtre, il cria « Bye, Bye-Bye Dédé, pour moi, tu as toujours été et tu seras toujours le géant de notre village. »

À la rentrée scolaire de 1970, Albert quitte son emploi de mineur à La Frood-Stobie de l’INCO pour entreprendre des études littéraires et Paul-André réoriente ses études universitaires vers la traduction. Tous deux se joignent à La Troupe et au journal Le Lambda des étudiants de l’Université Laurentienne. Les deux amis sont enfin réunis à l’Université, sur le seuil de leur plus grand rêve.

Leurs projets de vie et d’écriture s’ouvrent nécessairement sur les jeunes de leur génération, car, en se joignant aux activités parascolaires de leur faculté, ils acceptent de travailler dans les cadres de deux projets animés par une trentaine d’étudiants tout aussi motivés qu’eux. Dans le drapeau du journal, l’équipe éditoriale proclame que « C’est un cadeau » stie » et le titre de la création collective de La Troupe est Moé j’viens du Nord ’stie. De toute évidence, il y a plusieurs atomes crochus entre ces deux projets, car au début les projets sont dirigés par des anciens du Collège du Sacré-Cœur, le collège que les jésuites ont fermé en 1967 pour mieux s’investir dans l’Université de Sudbury. Dans son livre, Au seuil des vingt ans, Jean Éthier-Blais, un ancien du même collège, affirme, « Nous sommes restés marqués par ce destin d’initiateurs (p. 164). […] La Compagnie [de Jésus] insistait sur l’idée de la tribu. Élève des jésuites un jour, vous étiez marqué au sceau d’un destin particulier, noble (p. 216). Ce concept de tribu correspondait au sentiment d’appartenance dans réseaux sociaux déployés par des « hippies » des années 1960. En 1970, à l’instar de ce dont parle Jean-Ethier, une douzaine d’anciens collégiens, tout aussi artiste les uns que les autres, ressentent intuitivement cette même cohésion de « tribu », mais le groupe s’ouvrit nécessairement aux autres étudiants francophones de la Laurentienne pour former une troupe universitaire de vingt et une personnes. Leur projet devint de facto un projet générationnel de participants venant de toutes les régions de la province, comme en témoigne la liste des membres imprimée dans le programme de la pièce.

Ce fut véritablement une création collective : car tous les membres ont participé à la création, la production et la présentation de la pièce. Si la paternité de la pièce a été attribuée à Paul-André lors de la publication en 1988, c’est qu’il a interprété le rôle de Roger qui apparaissait dans les six scènes de la pièce. De plus, comme il l’a fait en 1967 pour le Grand Livre d’Albert, Paul-André a volontairement assumé le rôle de secrétaire de rédaction. Entre les sessions d’idéation, il faisait la synthèse des idées, des dialogues et dactylographiait le texte qui servait de point de départ aux prochaines sessions de travail. Tous ont participé aux sessions d’idéation — surtout de la scène dans laquelle ils jouaient —, mais il n’y eut qu’un seul scribe dont la responsabilité était de finaliser le texte.

Ce roman est une autofiction écrite cinquante ans après les évènements. Étant donné la mort tragique de Paul-André, il est surtout basé sur mes souvenances et sur celles des autres participants qui ont accepté de partager leurs souvenirs avec moi. Il est aussi basé sur mon journal intime et sur les textes des étudiants publiés dans Le Lambda, car l’équipe du journal était contiguë à celle de La Troupe, plusieurs étudiants occupant des postes dans les deux organisations. Ces articles du journal étudiant sont révélateurs dans le sens qu’ils recréent le contexte social des étudiants à l’Université Laurentienne, dans le Nouvel-Ontario et dans certains cas dans le Canada de 1970-1971.

Oui, il faut le dire et pour ce faire je me cite ; dans le prélude du premier volume, j’écrivais : « S’il n’y a rien de vrai dans ce récit, c’est qu’il n’y a rien de faux. » Qu’est-ce à dire ? C’est le principe même de la métaphore et encore mieux de la métonymie. En littérature, les auteurs utilisent des figures de style pour expliquer ce qui pourrait se dire sans affects. Certains diront que l’écrit « neutre » est plus près de la vérité : je n’en suis pas certain. L’écrivain est un jeu de filtres : il vit, il constate, il intègre et il raconte. Il en va de même pour le lecteur : il lit, il comprend, il intègre et apprécie le texte. Pour que la communication soit un succès l’auteur et le lecteur doivent faire appel à tous leurs sens y inclus le sixième qui fait la synthèse de leur expérience. L’écriture neutre, c’est l’utilisation d’un filtre artificiel pour dépouiller le texte de tous les affects de l’auteur et c’est aussi une consigne de cerbère qui empêche le lecteur de recréer dans sa propre conscience ce dont il est question. L’écriture neutre c’est un artifice, qui est commode dans les textes d’ordre légal et commercial, mais qui ne trouve pas sa place en littérature.

Soyez sans crainte, je ne m’apprête pas à écrire un roman « neutre », aseptisé, stérilisé, châtré, etcetera. Bien au contraire, ce sera un bouquet d’affects qui, je l’espère, vous feront vivre ou revivre cette merveilleuse expérience que fut la création de Moé j’viens du Nord ’stie. Un évènement dont le tout est plus que la somme de ses parties. Dans le cas d’une autofiction, le plus difficile c’est de signer un contrat de vérité avec les lecteurs, et de le respecter. De raconter une histoire sans tomber dans la trappe de l’autoglorification, ou encore dans la glorification d’un autre individu. On nous a souvent accusés, Robert Dickson et moi, d’avoir créé de toutes pièces un mythe autour de la personnalité de Paul-André. Ce n’est pas exact, mais il est vrai que nous avons tout de même maintenu le mythe que les médias électroniques avaient déjà créé autour du personnage incandescent de Paul-André s’y… surtout pendant les trois dernières années de sa vie quand il était devenu une vedette de l’industrie musicale canadienne. Cet effort de vraisemblance, de vérité ontologique est particulièrement important dans le cas des créations collectives, où l’objectif doit être de témoigner le l’effort collectif.

Malheureusement, ma mémoire n’est pas assez forte pour nous rappeler le rôle de toutes les personnes avec lesquelles j’ai eu l’honneur de collaborer, je dois me rabattre sur mes souvenirs qui sont limités aux personnes avec lesquelles j’ai travaillé plus étroitement. Je tiens donc à le redire, nous étions une vingtaine de protagonistes. Mon roman n’aura pas l’empan nécessaire pour faire revivre tous ces merveilleux personnages à leur juste mesure. Je m’en excuse, je salue et remercie les membres de La Troupe qui m’ont accueilli au cœur de ce qui est devenu notre coopérative de création.

Pour terminer, j’aimerais citer le refrain d’une chanson inédite de Paul-André que le groupe CANO a présentée quelquefois en public et plus particulièrement à Windsor le 12 février 1976.

« C’est dans la chanson des petits enfants.
Que l’on comprend qu’on est trop grand.
La vie c’est tout un évènement.
C’est le plus beau.
C’est le plus grand. »

Des personnages et des personnes

Depuis quelques mois, je visionne à la télévision des films « classiques »… enfin de vieux films américains qui datent de l’âge d’or des États-Unis d’Amérique, bien avant que Bush-fils et Trump l’avilissent complètement. Je qualifierais mon assertion par une seule proposition, contrairement à Trump Bush-fils n’était pas raciste.
Selon la fiche IMB, qui lui accorde un 1 pour la qualité, High Noon (1952) est le meilleur des deux films dont j’aimerais vous parler. Il s’agit d’un western tourné dans un petit village construit sur un lot de studio de cinéma qui brille comme une supernova dans le ciel noir et blanc des années cinquante. Même aujourd’hui, 75 ans plus tard, Gary Grant et le personnage de son épouse sont les héros incontestables de ce film, car tous les autres personnages sont des lâches ou tout simplement des malfrats qui, dans les temps modernes, s’aligneraient certainement derrière Trump. À voir, par la qualité de son scénario et de sa 12_angry_mentrame sonore qui rythme la trame narrative comme un tambour dans une galère romaine.

Si le deuxième film ne récolte qu’un « 2 » dans sa fiche IMB, Twelve Angry Men (1957) est devenu en 2019, étant donné l’impact des agissements de Donald Trump, beaucoup plus pertinent que le film de Gary Grant. Ce scénario, 1954, fut premièrement écrit pour une production de téléthéâtre, pour être ensuite adapté pour le cinéma (1957) et pour le théâtre sur Broadway. La popularité de cette histoire dans les années cinquante nous laisse entrevoir une Amérique qui était déjà grande, si ce n’est pour le consensus qui s’établit dans la salle de jury, et dans le pays, par rapport au racisme flagrant qui défigure le personnage de l’un des juristes qui aurait pu, autrement, être le vénérable vieillard de l’ensemble. La scène de résolution de ce conflit est de toute beauté.

Enfin, aux trois règles du théâtre classique, un seul temps, un seul lieu, une seule action, s’ajoute une quatrième règle : un seul genre humain. Il n’y a pas une seule comédienne sur ce plateau. Certes, on fait allusion à une femme qui témoigne pendant le procès, mais son personnage est beaucoup plus intéressé par l’apparence de sa personne que par sa responsabilité de dire la vérité. Elle n’hésite pas à témoigner pour se mettre en valeur, comme Shirley-Ann Conway devant la maison blanche ce qui contraste avec le comportement courageux de l’épouse dans High Noon.

Je ne vous en dis pas plus, car il y a plusieurs autres trouvailles et bijoux dans ce film. Je vous recommande ce film,  car il dépeint ce qu’était la grandeur de  l’Amérique when it was really great.

Bon cinéma.

De la mort d’un ami

L’an prochain, à l’automne 2020 les membres de la troupe de l’Université Laurentienne célébreront le 50e anniversaire de la création de la pièce Moé j’viens du Nord ’stie et quelques mois plus tard le 50e de la fondation du Théâtre du Nouvel-Ontario.

Claude Belcourt
Claude Belcourt, 1949-2019

J’ai lu dans Terre des hommes de Saint-Exupéry un passage qui nous parle de ce que nous avons vécu depuis cinquante ans dans la Coopérative des Artistes du Nouvel-Ontario. Cela est particulièrement important parce que nous avons célébré samedi dernier la carrière de Robert et, en ce dimanche, la vie de feu notre ami, Claude Belcourt cette fin de semaine.

« Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et l’expérience nous montre qu’aimer ce n’est point nous regarder l’un l’autre, mais regarder ensemble dans la même direction. Il n’est de camarades que s’il s’unissent dans la même cordée, vers le même sommet en lequel ils se retrouvent. […] Nous nous divisons sur des méthodes qui sont les fruits de nos raisonnements, non sur les buts : ils sont les mêmes. »

Pendant ces cinquante années, nous avons perdu plusieurs de nos amis. Les poètes ne sont pas des métaphores, ils naissent, ils vivent et malheureusement… ils meurent ; et les survivants les pleurent. Écrire un éloge funèbre est le privilège des vivants, on se rappelle à la mémoire feu nos amis, la mort d’une personne nous vivre la fragilité de nos poumons et la fébrilité de notre cœur.

Il faut se souvenir de nos morts, et aimer ceux qui poursuivent le chemin à nos côtés

À la mer… de l’amer…

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Le Grand Livre…
Volume 2, le 13 février 2019

Il neige depuis deux jours…
Pendant les derniers mois de ta vie, sachant que les choses allaient mal pour toi, je signais mes courriels en écrivant « Ton père qui t’aime depuis toujours et pour toujours ».
Je me rappele le jour de ta naissance, tu es apparu dans la pouponnière comme un petit homard à l’envers. La garde te lavait en te tenant, à bout de bras, par les talons. Elle t’a enrobé, t’as mis un petit chapeau, je t’aimais déjà… sans condition. Je ne savais pas exactement comment te le dire, je ne l’ai jamais sus, mais je sentais que je devais être là, car, à l’époque, c’est devant la fenêtre panoramique de la pouponnière que les papas « attendaient » paisiblement que le fruit de leurs entrailles soit livré. Ils avaient alors la vie facilement, the labor was done elsewhere.
Le « depuis toujours » est fini, et maintenant je suis dans le « pour toujours », même si tu n’es plus. À chaque fois, que je vois une relation difficile entre un père et un fils à la télé, au cinéma, ou que je la découvre dans un bouquin ou dans le dramatique du réel… je pleure.
Maman avait raison, perdre un enfant, c’est une petite mort… qui est là pour toujours. La perte est toujours présente, la douleur s’éveille facilement, et les larmes viennent d’elles-mêmes… J’ai mal à mon âme.
Depuis toujours et pour toujours.
En fait, je n’ai pas dit toute la vérité, avant de pleurer j’ai habituellement une abréaction, ensuite sans voir venir je crie ton nom, à pleins poumons… Ton nom qui résonne sur les murs de mon appartement appelle mes pleurs, comme les cris d’une mère qui apprend la mort de son enfant. Je suis seul, donc cela ne dérange personne. Je pleure d’autant plus. Normalement, les papas n’ont pas d’abréactions, les grands garçons ne pleurent pas, et pourtant… c’est ainsi.
Depuis toujours et pour toujours.

Poète invité

Nelligan
Émile à 18 ans

 

 

 

Émile Nelligan

1879-1941

 

 

 

« Soir d’Hiver »

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai.

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire ! où-vis-je ? où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !…

 

Les quinze incontournables

thVoici de bonnes nouvelles.

Radio Canada a retenu les services d’un comité d’expert pour identifier les 15 titres incontournables de la littérature francophone de l’Ontario, dans le cadre de la journée de la littérature franco Ontarienne.

Croyez-moi, pour un Tremblay habitué à être relégué à la fin de toutes les listes, après les OPQRS de ce monde, c’est un honneur d’être en tête de liste.

Mais aussi, pour l’équipe de Prise de parole, c’est rassurant de voir que 13 des 15 titres ont été publiés aux éditions Prise de parole.

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1100032/incontournables-litterature-franco-ontarienne-panel

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Mémoire livresque (50 ans plus tard)

Le Grand Livre, volume 34,
le 11 septembre 2018

Perdu dans le temps, entre nuit et jour, ma conscience passe lentement du sommeil et l’éveil. Voilà que le vieillard que je suis devenu flotte au-dessus de son lit, pendant que la première plage musicale, « ParceOfficium mi domine », du disque Officium (Jan Gabarek, The Hilliard Ensemble) me berce dans ses bras grégoriens, m’indique la direction dans laquelle je dois nager pour retrouver ma pleine conscience. Pourtant, je préférerais rester ici, entre loup et chien, là où l’on n’a pas honte de ce que l’on ressent, de ce que l’on vit, de ce que l’on désire.

J’écris dans le temps qui se plie au passage d’un astre, quelque part entre les années 70 et aujourd’hui, le revenant de Nixon et l’esprit égaré de Trump se croisent dans les corridors de la Maison-Blanche. Pour ma part, devant cette page virtuelle, Fred, je sens le besoin de te dire que ta lettre au rédacteur n’est pas passée dans le vide. Je ne n’avais que 20 ans, je croyais être en amour pour la première fois — But, I was Just in Lust — c’est là que ton cri féministe et viscéral est venu me chercher, là où je ne pouvais pas parler, de peur d’offenser les gars. J’aurais voulu de répondre… Fred, te dire que tu étais belle, dans ton corps comme dans ton esprit, mais le petit macho que j’étais could not utter a single word.

Mes mots de silence flottent au-dessus de la table de mise en page de verre aussi opaque que translucide, là où les mains virtuelles des étudiants collaient tes mots dans la cire chaude étendue sur le carton de montage de la page éditoriale. Tes mots qui à l’époque m’ont tellement perturbés — tes mots m’interpellent toujours — mais j’ai alors préféré rire entre les marges de la réponse cinglante du rédacteur. C’est la loi du moindre effort qui s’est imposée.

Hé, Fred, à l’époque les femmes n’avaient pas le droit de déranger l’ordre établi. Mais cela ne t’a pas empêché de partager ta vision d’un Nouveau Monde.

Pour toi, se taire aurait été plus facile, ton message a été un coup de couteau dans la chair de ma réalité et de notre existence. Cette nuit, pour quelques éclisses de Time Warp, 1970 est devenu 2018, le vieil homme que je suis a finalement compris que ta lettre féministe s’ouvrait sur le futur, sur la page du présent sur laquelle j’écris aujourd’hui, tandis que la réponse du rédacteur était et est restée accrochée dans les oubliettes du passé antérieur… heureusement.

Parce mi domine, pardonnez-moi Seigneur, car j’ai péché comme tous les autres hommes de ma génération. En ce moment de l’Histoire où le machisme des idiots à la Trump-Ford-Putin domine l’Amérique, il est de plus en plus important de le dénoncer, de peur que l’on retourne à nos anciennes manières.

Sois vigilente Fred, mais que dis-je, tu l’as toujours été.