
Le Grand Livre, qui se déploie définitivement en trois volumes, était et est toujours au cœur de ma trajectoire littéraire, c’est mon lieu de naissance intellectuelle, la porte par laquelle je suis entré en littérature avec mon ami Paul-André. J’ai voulu qu’il s’en dégage une pulsion organique, poétique et très personnelle, celle-là même qui anime ma démarche littéraire depuis les débuts en 1967. De la poésie, je suis passé à la prose en 1995, lors de la publication de ma nouvelle autobiographique, Souvenirs de Daniel.
Le premier volume du Grand Livre, publié en 2012, est la continuité de mes deux premiers romans. Le Nickel Strange (2000) et le Langage des chiens (2002). Il est aussi un retour à la case de départ, au journal de deux adolescents, pour Albert et Paul-André, qui écrivaient à tour de rôle des confidences dans un journal qu’ils partageaient, dans ce qu’ils appelaient leur « Grand Livre ». Si la trame narrative principale du premier volume, « Dans le carré de sable » se déploie sur une quinzaine d’années, de 1953 à 1968, c’est aussi à partir du présent de l’écriture 2004-2011 une rétrospection sur la mort de Paul-André en 1978. De plus, grâce aux multiples apartés, c’est un commentaire du métier d’écrivain au vingt et unième siècle. Ce qui semble être à première vue un roman polyphonique à plusieurs voix n’est en fait qu’une seule voix narrative qui se déplace d’une décennie à l’autre, de l’enfance à l’adolescence des personnages, d’un personnage à l’autre.
Ce que le lecteur pressent dans le premier volume du Grand Livre advient dans la trame narrative du deuxième volume, Derrière le rideau de scène. Le Canada français traditionnel éclate, ses institutions culturelles se recentrent sur le Québec et les francophones de la diaspora sont laissés à eux-mêmes. Dans « Le rideau de scène », le lecteur retrouve les deux mêmes protagonistes : Paul-André et Albert. Mais, leur journal intime n’est plus le lieu de prédilection pour sympathiser comme il l’était en 1967. Cette fonction s’est déplacée sur la place publique, sur les planches de la Troupe universitaire et dans les pages du journal des étudiants de l’Université Laurentienne plutôt que dans les confidences confinées de deux jeunes adolescents. Ils sont devenus de jeunes hommes qui cherchent leur place dans l’espace social du Canada français, et plus précisément dans le vacuum social et culturel du Nouvel-Ontario, là où tout était à faire.
Ils répondirent à l’appel de la race existentiel comme tant de jeunes Canadiens français le firent avant eux : religieusement, au moment où un profond malaise social ébranle les étudiants de l’Amérique en 1970. Là où la trame principale se déploie en continuité avec celle du premier volume, mais aussi là où l’influence de la contreculture nord-américaine exige une approche un peu plus loufoque, et même carnavalesque, comme l’étaient plusieurs personnages artistiques des années soixante-dix. Comme dans le premier volume, la trame narrative est interrompue et ponctuée par des interventions du narrateur et des autres personnages.
Les apartés du narrateur dans le deuxième volume, Derrière le rideau de scène (2022), sont intimistes comme ceux du premier Grand Livre de 2012. Étant donné l’importance des changements sociaux qui s’opèrent dans les années soixante-dix, une attention particulière est apportée à la mise en relief des ruptures et des fissures qui déchirent le tissu social des Canadiens français de l’époque. Dans les dernières pages du deuxième roman, au printemps de 1971, on voit un groupe de comédiens de la Troupe de l’Université Laurentienne qui se cotisent pour fonder le Théâtre du Nouvel-Ontario et une coopérative artistique.
Grâce à un projet de création d’emploi, la toute nouvelle troupe a les fonds nécessaires pour créer sa première saison : deux spectacles de tournée Et le septième jour (pour adulte) et « Ti-Jean joueur de tours » (pour enfant). L’année suivante le TNO s’installe à Earlton dans le Nord-Est de l’Ontario le temps de la création de la pièce À mes fils bien-aimés dans le cadre de Coopérative des Artistes du Nouvel-Ontario. Par ailleurs, le 21 novembre 1972, le Ciné-Club des étudiants faisait passer le film, La nuit de la poésie dans un auditorium de l’Université Laurentienne. À l’instar de ce qui se passait au théâtre, les écrivains de ce même groupe de francophones fondent et dirigent la revue Réaction qui deviendra le tremplin littéraire qui leur permettra de fonder la maison d’édition Prise de parole et la Nuit sur l’étang au printemps de 1973. C’est sur cette piste, je dirais même dans l’aventure de la création du mouvement des Artistes du Nouvel-Ontario, que nous vous lançons aujourd’hui.
Postscriptum
Étant donné les tragédies de la mort de plus d’un plus d’un million d’êtres humains en Amérique du Nord, et par respect pour ses personnes et leur famille, j’hésite un peu à monter en épingle la petite misère que j’ai vécue pendant la pandémie. Mais, je dois tout même aborder le sujet, car la pandémie a eu un effet négatif sur mon projet d’écriture. Les étapes de l’édition du deuxième volume ont été retardées : en bref, les dernières révisions, les dernières corrections, l’approbation des maquettes se sont télescopées dans le temps d’écriture du troisième volume. J’ai dû interrompre le processus de création du troisième opuscule pour m’occuper des intendances du deuxième volume : Derrière le rideau de Scène. En ce moment, je peine à le relancer. Pour tout dire, le temps m’a rattrapé : le projet devenu un projet de fin de carrière et, même, dans le cas du troisième volume, un programme de fin de vie.
Par ailleurs, en ce qui concerne ma santé ; je fus ébranlé, mais j’en suis sorti indemne. Ma trop longue quarantaine ne m’a pas bien servi, mais comme cette épreuve à long terme aura la force d’un exécutoire. J’ai été chanceux, car j’ai réussi à repousser l’inévitable, jusqu’au-delà du danger des premières infections. Il y eut cependant des séquelles, des perturbations, des périodes où je n’arrivais pas à me concentrer, à me relancer mon projet. À croire dans mon projet, à m’investir dans mon projet, à nous concerter, mon âme et les différentes facettes de ma conscience créative. J’entends Hector de Saint-Denys Garneau susurrer à mon oreille son nouveau poème après une de ses retraites volontaires :
Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été bonne
Ma solitude n’a pas été tendre
À la fin de la journée au bord de la nuit[1].
Mais en fin de compte, dans notre espace littéraire, c’est la voix tonitruante de Miron qui s’impose :
Je ne suis pas revenu pour revenir
Je suis arrivé à ce qui commence[2].
J’ai toujours compris ces vers Garneau comme la plainte d’un grand malade au bord de l’éternité et ceux de Miron comme un appel à l’action. C’est pour cette raison que, en bon camarade, je relance mon projet une autre fois, aujourd’hui, en ce lundi 08 juin, 2026.
[1] De Saint-Denys Garneau, Hector, « Ma solitude n’a pas été bonne », in Œuvre, Montréal, BLQ, 1971, pages 168-171.
[2] Miron, Gaston, « L’Homme rapaillé », in L’Homme rapaillé, Montréal, l’Hexagone, 1994, page 15.
