Je suis libre, vous êtes libres, nous le sommes…

Le port du masque,
une expression de la fraternité française !

Plusieurs opposants au port du masque se défendent en suggérant que les consignes sanitaires de l’État soient des empiètements de la majorité sur les libertés de la minorité et plus particulièrement sur celle des individus. Cela est peut-être vrai aux États-Unis (j’en doute, comme nous le verrons), mais dans la francophonie les choses sont tout autres.

Au Québec, « On se souvient », un concept que j’ai eu souvent à expliquer a des amis français en visite. Comment peut-on se souvenir, être de nostalgique pour la France de l’Ancien Régime où il y a eu autant de despotes que de rois ?

La France a eu ces révolutions sanglantes, nous avons eu notre révolution tranquille… à l’anglaise. Et les Francos-Ontariens ont eu leur révolution sereine. En Amérique, notre « nationalisme » gaulois s’est mué en solidarité, pour mieux s’opposer à « l’autre ». La minorité propose, la majorité dispose, la solidarité est la seule proposition qui puisse assurer la survie des minorités.

En France, les révolutionnaires ont pu faire table rase, ensemble ils se sont donné un nouveau crédo, un syllogisme de mots unaires : Liberté, Égalité, Fraternité. Les majuscules me semblent essentielles, comme dans les cas du « We the People » dans le préambule de la déclaration d’indépendance américaine. Malheureusement, cette déclaration ne contient que des variantes des deux derniers mots ; la première prémisse, la liberté ayant été reléguée aux oubliettes de l’esclavage.

Ici, les prémisses s’opposent. Oui. Je suis absolument libre, mais mon voisin l’est également. Si toutes les personnes sont égales, elles ont, en liberté, les mêmes droits et, fraternellement les mêmes devoirs. Donc, la liberté de l’un est contiguë à celle des autres. Pour bien réconcilier ces deux prémisses lunaires et absolues, il doit y avoir une conclusion logique et organique, et la fraternité est nécessairement vivante et, de surcroit, inscrite dans la chair des individus.

Non, le port du masque n’attaque pas la liberté individuelle. Bien au contraire ce geste l’étaie, car la liberté s’exerce en communauté. Le port du masque est une main tendue, c’est un geste bienveillant envers son voisin. Cela est d’autant plus important au cœur d’une pandémie mortelle, là où la santé et même la survie de tout un chacun sont interdépendantes.

Unaire : Selon le Larousse, adjectif. « Se dit d’un élément logique qui ne dispose que d’une place possible, qui ne peut avoir qu’un seul argument. »

Un apologue utile

La_parole_de_SocrateLes trois tamis

Un jour, un homme vint trouver le philosophe Socrate et lui dit : – Ecoute, Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit.

– Je t’arrête tout de suite, répondit Socrate. As-tu songé à passer ce que tu as à me dire au travers des trois tamis ? Et comme l’homme le regardait rempli d’étonnement, l’homme sage ajouta : – Oui, avant de parler, il faut toujours passer ce qu’on a à dire au travers des trois tamis. Voyons un peu ! Le premier tamis est celui de la vérité. As-tu vérifié si tout ce que tu veux me raconter est vrai ? – Non, je l’ai entendu raconter et… – Bien, bien.

Mais je suppose que tu l’as au moins fait passer au travers du deuxième tamis, qui est celui de la bonté. Ce que tu désires me raconter, si ce n’est pas tout à fait vrai, est-ce au moins quelque chose de bon ? L’homme hésita puis répondit : – Non, ce n’est malheureusement pas quelque chose de bon, au contraire…

– Hum ! dit le Sage, essayons de nous servir du troisième tamis, et voyons s’il est utile de me raconter ce que tu as envie de me dire… – Utile ? Pas précisément…

– Alors, n’en parlons plus ! dit Socrate en souriant. Si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l’oublier…

Apologue∗ du philosophe grec Socrate (Ve-IVe siècle avant notre ère)

(Un apologue est une courte fable avec une morale)

Topo-Gigio, la réalité et une peinture de Goya

Ce soir, jour de la Saint-Valentin, j’ai délaissé les ondes de l’American-Live-TV pour regarder Crazy-Heart, un film de musique western.
Pour moi les États étaient les pays de Walt Disney, de la cabane du Shaggy Dog, de la maison de billes de Daniel Boone, de Rintintin et de Lassie. C’était aussi la section de journal des bandes dessinées de Mickey Mouse, de Donald etTopo ses trois petits neveux, des programmes de Lucille Ball, d’Ed Sullivan et de son ami Topo Gigio.
C’était le pays des oranges à l’époque où les oranges étaient rares en hiver. C’était un pays magique, celui d’Elvis Presley qui chantait Crying in the Chapel en noir et blanc.

« America the beautiful.
The land of the free and the brave »

Et le paradis n’est plus, c’est le déclin de l’empire américain dans le grand colisée américain, les nouvelles de six heures, en direct et ensanglantées. La place publique  dans ce qui est maintenant le pays des adultes qui tuent leurs propres enfants pour vendre quelques fusils de plus, dans celui des politiciens qui se font graisser la patte par la NRA afin de se payer des publicités publicitaires aussi violentes que fausses. In order to win no matter the price.
Une maman qui s’en allait prendre ses enfants à l’école s’est arrêtée pour parler à une journaliste, elle n’arrivait pas à dire quoi que ce soit de cohérent, la situation étant pour elle tout à fait surréelle. Meanwhile back at the television ranch, Phillip Mud, un ancien agent FBI, éclate en sanglot, est incapable de continuer à commenter les nouvelles! « I cannot do this anymore », s’écrie-t-il en faisant allusion à toutes les tueries depuis quelques années.
CNN tente d’élucider le pourquoi, la raison profonde de toutes ces attaques en parlant à des psys, à des prêtres, à des témoins, à des victimes. Ils ne veulent pas comprendre que ce ne sont pas les individus qui sont malades, que c’est plutôt le pays tout entier. Rappeler vous lu film Apocalypse Now, c’est la meute sanguinaire qui était terrifiante.
J’ai gardé des souvenirs forts de mon premier voyage en Espagne. Le plus frappant pour moi fut les deux salles dédiées aux œuvres de Francisco Goya dans le musée Musée  Prado. Le tableau de Vénus qui mangent un de ses fils m’a littéralement renversé, et même 30 ans plus tard, il m’apparait comme la parfaite métonymie de l’Amérique de Donald Trump.

150px-Francisco_de_Goya,_Saturno_devorando_a_su_hijo_(1819-1823)

Gaston en enfer

Man in the Machine

Je me targue d’astevevoir lu tout l’œuvre de Jean Éthier-Blais, qui fréquentait mes parents quand ils étaient adolescents dans le village de Sturgeon Falls, en Ontario. C’est une œuvre magistrale, dont un passage reste gravé dans ma mémoire.
« J’aime regarder par la fenêtre. » […] Est-ce, dans une fenêtre, le paysage qui m’attire ou bien la vitre ? Est-ce par-delà le verre, mon image qui, soudain, lorsque je bouge, m’apparaît ? […] Et lorsque je j’écris que « J’aime regarder par la fenêtre », ne veux-je pas dire que c’est en moi que j’aime plonger les yeux du rêveur ? »

J’ai vu, sur Netflix, un film documentaire intitulé, Steve Jobs : The Man in the Machine. Deux longues heures : « longues », car il y a des passages difficiles même pour une personne qui n’aime pas cet homme et encore moins ses machines. Soyons clairs ! Nous ne pouvons pas faire l’oraison funèbre de Jobs sans reconnaître les immenses talents, la créativité exubérante, de ce visionnaire et sans admirer la beauté, l’ampleur et l’importance de son œuvre.
Qu’il fût un homme difficile à vivre est un secret de polichinelle. Le mauvais traitement qu’il a réservé à sa première compagne lorsqu’il a appris qu’elle était enceinte, celui qu’il a imposé à sa fille Lisa qu’il ne voulait pas reconnaître, le refus de reconnaître à leur juste valeur les contributions des cofondateurs de Apple en témoignent. Ce document passe rapidement sur ses agissements bien connus afin de mieux soulignés l’ampleur de ses comportements organisationnels aberrants : son refus catégorique qu’Apple fasse des contributions philanthropiques, sa participation à des conditions de travail qui s’apparentent à l’esclavage en Chine, son refus de reconnaître la responsabilité de Apple pendant et après une vague de suicides dans les manufactures de ses sous-traitants chinois, le détournement systématique des profits de Apple vers deux petites entreprises bidon irlandaises qui n’ont presque pas d’employés, une poursuite enragée contre un journaliste qui a trouvé un prototype d’un nouveau téléphone Apple dans un bar, des contrats de travail manichéens qui interdisaient à ses employés de chercher et d’accepter du travail ailleurs, la collusion qu’il a dirigée dans Silicon Valley pour mieux contrôler ses employés. Et à la fin du film, le cinéaste suggère que plus son cancer avançait, plus il s’acharnait contre ceux qui s’opposaient à lui.
Le rideau tombe sur ce film lorsqu’une scène nous fait voir le visage émacié de Jobs réfléchi sur un écran d’IPAD. Une image qui se transforme pour nous laisser apercevoir celui du narrateur qui dit premièrement « Qu’est-ce que cette machine nous dit au sujet de l’homme qui est dedans » pour ensuite nous donner le coup de grâce de son film « Qu’est-ce que ses machines nous disent au sujet des consommateurs qui les achètent ».
Le coup est bien porté, car la mission que le cinéaste s’est donnée est d’expliquer la vague d’amour qui a déferlé sur le monde à l’annonce de la mort de Steve Jobs, car le succès de Jobs est dû à la popularité de ses produits malgré les comportements de leur créateur.
L’œuvre de Jobs est magistrale, mais le prix à payer pour tous ses produits jetables est très élevé, pour ceux qui l’ont connu et pour ceux qui l’ont appuyé.

Pieds nus dans l’aube, maintenant le film

PiedsNusDansLaube_Teaser2

Il s’agit d’une adaptation pour le grand écran de Francis Leclerc du roman de son père, Félix Leclerc.

Mon exemplaire de ce roman est le seul prix d’excellence que j’ai reçu au collège du Sacré-Cœur. C’était le volume approprié pour récompenser un premier de classe en religion, car tous les principes de la doxa canadienne-française du vingtième siècle y foisonnent, comme autant de feuilles d’érable en automne.

Relire ce roman 2017 a été une expérience tout à fait différente de celle de l’adolescent de quatorze ans que j’étais en 1963. Ce qui fut alors un acte de confirmation de l’univers que j’appréhendais devint, à la deuxième lecture, un voyage nostalgique dans le temps, un acte d’immersion totale dans un monde où toutes les vérités de la vie se révélaient au fil de l’année liturgique, comme autant de feuillets dans une bible illustrée.
Si la vie était belle, c’est qu’elle était simple. Un homme éduqué avait réussi cum laude ses huit années de cours classique : il était avocat, médecin, politicien ou encore un homme de Dieu. Les plus téméraires d’entre nous se faisaient artistes ou encore… écrivains. J’ai relu ce roman avec des larmes à l’œil, ce fut triste de voir le paradis terrestre de deux préadolescents se défaire au rythme de leur conversion à la réalité. Ce passage de l’enfance à la maturité pivote autour de plusieurs thèmes et images réalistes : l’adultère, le suicide, la guerre, la pauvreté extrême des uns et la trop grande richesse des autres et l’âpre blancheur de l’hiver et les fastes couleur de l’automne canadien. Le film se termine sur un Te Deum chanté par la belle voix gavroche du jeune Justin, le comédien qui joue le rôle Félix et, en contrepoint, par la narration d’un passage du roman par le vieillard qu’est devenu l’auteur, qui de sa voix de basse, rauque et chaleureuse narre les dernières pages de son roman.

Le rythme, la musique, le passage d’un tableau à l’autre, le jeu des comédiens : tout est sobre comme dans le roman de Leclerc. On a impression que l’auteur du roman nous fait faire un tour guidé et rythmé de plusieurs tableaux vivants qui se déroulent encore dans son île d’Orléans. La seule extravagance est la nature laurentienne elle-même qui semble surréelle dans sa grandeur toute naturelle, les prises de vues dans les scènes qui se déroulent au Canton Mayou sont époustouflantes. D’ailleurs, cette nature plus grande que nature est un des éléments qui tissent en une seule toile de fond tous ces tableaux qui, dans le roman, sont divisés en deux parties et plusieurs chapitres. Ici, le fils a su mettre en valeur, grâce aux images de son médium des liens, qui dans le roman de son père ne sont pas tout à fait à point.

Justin Leyrolles-Bouchard, le jeune « Félix » semble un peu obnubilé par la légende autour du personnage qu’il interprète ; de ce fait, sa prestation me semble un peu trop retenue tandis que Julien Leclerc, qui incarne Fidor, le meilleur ami de « Félix », nous présente un « Gavroche » des plus décontracté. Roy Dupuis, qui nous a fait connaître à plusieurs reprises des personnages masculins débridés se fait remarquer dans ce film par la sagacité toute tranquille de la virilité de son personnage. Son « Léo » est un papa qui sait aimer, diriger et commander ses enfants, qui sait leur donner des responsabilités, qui sait abattre son cheval quand c’est nécessaire et qui sait pleurer quand sa personne intime l’exige.

Tout compte fait, j’ai préféré ma deuxième lecture, celle de 2017 à la première de 1963, car elle m’a fait revivre des choses que j’ai vécues plusieurs fois ; tandis qu’en 1963, je ne pouvais que deviner ce qui m’attendait dans la vie. Et, surprise, j’ai préféré le film au roman parce que l’unité d’images, de thèmes, de musiques, et jeux des comédiens est plus forte que dans le roman.

Post scriptum: je suis allé voir ce film avec mes deux neveux de 11 ans. Ils m’ont posé peu de questions, ils ne se sont pas ennuyés, bien au contraire ! Cette histoire a bien vécu le passage du temps.

En direct de Sudbury

SudburyUn de mes amis de Sudbury, Richard Théoret, m’a écrit pour me dire qu’il y avait eu à la station de radio CBON une présentation de ma poésie et plus particulièrement du poème, « Croire », paru premièrement dans Souvenances (1979) et rééditer dans le florilège, L’Autobus de la pluie, en 2002. J’ai écouté attentivement ce topo radiophonique et j’ai été particulièrement impressionné par la qualité et la justesse de ce commentaire de l’interprétation du contenu (le sens) basé sur une analyse formelle (la forme) du poème. Je vous présente premièrement le texte du poème suivi d’un hyperlien vers l’excellente analyse de Chloé Leduc-Bélanger présentée à CBON dans la cadre d’une chronique hebdomadaire de poésie.

CROIRE

(extrait de L’Autobus de la pluie, p. 107-108)

J’avais cru pouvoir t’extraire
te sculpter
à même le roc noir de mes mots pollués
mais l’écho de mon poème
demeure
et hante les parois de mes couloirs souterrains.

À coup de voyelles
d’images
de rêveries
de vers
j’avais cru
inventer
tes couleurs qui s’éclaboussent
marteler
tes courbes qui enjôlent
raffiner
tes membres qui m’entourent
miner
ton cœur qui palpite
mais
même si au fond de ce tunnel
je vois ta lampe qui s’éloigne
même si ton souvenir s’obscurcit
et sans soleil se meurt
je t’esquisserai
te réinventerai
car
nous rêverons,
nous nous éclabousserons
ô mes chairs
blanches plaines
froides
rocailleuses
et balayées de souvenances.

Voici l’hyperlien vers le commentaire de Chloé Leduc-Bélanger

http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/le-matin-du-nord/segments/chronique/30705/mdn-chronique-poesie-chloe-leduc-gaston-tremblay

 

Des philosophes invités

En ce lundi matin, j’ai pensé partager avec vous un article qui m’a profondément touché. En tant qu’écrivain, je suis souvent confronté par le problème éthique de la réalité qui s’oppose (et même s’impose) sur la fiction… et vice-versa. Cela étant plus vrai que je pratiquer l’autofiction ou ce que j’aime appeler l’écriture au premier degré, comme les comédiens utilisent souvent leurs propres expériences pour mieux interprétés les passions de leurs personnages. Pour ce faire, il faut se décanter soi même pour livrer aux spectateurs (ou aux lecteurs) une oeuvre originale et… vraie. Procédé dangereux s’il en est un.

Le Devoir de philo
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Quand les bonnes histoires de Trump tiennent lieu de vérité
Le penseur des communications Walter Fisher explique pourquoi des récits si loin de la vérité objective convainquent les partisans du président

Trump
Photo: Andrew Harnik, Associated Press. Donal Trump continue de promettre qu’il transformera l’Amérique pour la faire correspondre à ses récits.

Alors que Donald Trump a passé la barre des 100 jours à la tête des États-Unis, un sondage Washington Post – ABC News mené fin avril révélait qu’il est le président le moins populaire de l’histoire si tôt dans son mandat. Pourtant, ce même sondage indique aussi un fait étonnant : les Américains qui ont voté pour lui continuent à le soutenir à 94 % (contre 7 % des électeurs de Clinton), malgré ses nombreux déboires. Son style de communication, indifférent à la vérité, continue de surprendre, alors qu’il accuse les médias légitimes de produire de « fausses nouvelles », pendant qu’il relaie des articles de sites Internet douteux. Trump confond les experts qui prédisaient qu’il adopterait un ton plus « présidentiel » une fois élu.

Comment expliquer que le style communicationnel de Trump, défiant la réalité même, convainque plusieurs Américains ? En fait, les experts sont justement bien mal placés pour saisir son style, basé sur une vérité narrative plutôt que sur la rationalité scientifique dont ils sont friands. Autrement dit, Trump — comme d’autres populistes — raconte des histoires qui permettent à ses partisans de comprendre le monde en le reliant à leurs expériences, connaissances et identités.

Dès le début des années 1980, Walter Fisher, professeur de communication à la University of Southern California, amorce le « tournant narratif » dans les sciences sociales. Définissant l’humain comme « homo narrans » et comme « animal utilisateur de symboles », Fisher considère la communication humaine comme un échange d’histoires par lesquelles nous comprenons l’organisation du monde dans lequel nous vivons, au-delà de l’exactitude des affirmations qui les composent. La rationalité première est ainsi celle des histoires et du « gros bon sens ». Ceux-ci nous permettent de construire des liens de cohérence entre différents événements et de les évaluer sur la base de notre propre compréhension du monde.

 

Fidélité narrative

Une histoire paraîtra cohérente si l’enchaînement des actions qu’elle rapporte est bien construit et si les relations entre les personnages sont logiques. C’est là le critère de la cohérence narrative. Selon ce critère, une bonne histoire renfermera, par exemple, des protagonistes réunis autour d’une quête ayant pour objectif d’acquérir un objet matériel — comme de l’argent ou un partenaire amoureux — ou immatériel — comme le bonheur ou la justice. Certains, le héros et ses alliés, s’entraident en vue d’accomplir cette quête et font face à des opposants poursuivant les mêmes objets.

 

 Nous ne trouverions pas l’histoire cohérente si le héros, après s’être fait confier sa mission, l’abandonnait aussitôt sans explication, ou s’il ne rencontrait aucune opposition. Bien qu’ils puissent être combinés de façon infinie, une histoire contient néanmoins des éléments de base qui lui offrent sa cohérence et la rendent compréhensible.

 

 Nous aurons tendance à accepter une histoire comme étant vraie ou, du moins, minimalement plausible, si elle correspond à nos croyances et à notre vision du monde : c’est le critère de la fidélité narrative. Le lecteur se sent floué lorsque ce contrat est brisé, lorsque l’histoire ne s’accorde pas avec sa propre expérience ; son gros bon sens lève le drapeau rouge. La tolérance à la non-plausibilité varie selon le genre : ainsi, elle sera plus élevée dans le cas de la fiction que dans celui du travail journalistique. Les histoires des politiciens n’ont pas la licence de la fiction. Elles sont censées nous dire la vérité sur le monde qui nous entoure. Cependant, elles ne font pas référence au monde tel qu’il existe extérieurement, mais bien au monde tel que nous le comprenons déjà. Par conséquent, les récits que nous proposent les candidats et les élus ne sont pas dispensés de l’obligation de résonner avec nos croyances et notre conception du monde. C’est pour cette raison que différents groupes apprécient de manière variable les histoires de Trump.

Pour Fisher, le paradigme narratif prime la rationalité scientifique, bien que celle-ci soit basée sur la force de l’argumentation factuelle, d’où l’échec des médias à convaincre de la non-légitimité de Trump en démontrant la fausseté de ses affirmations. Les experts n’ont pas su reconnaître que les gens croient les histoires que Trump leur raconte, car elles leur permettent de relier leurs différentes expériences et inquiétudes dans un récit cohérent et plausible. Pour une partie de la population, les faits décousus des experts — « faits vérifiés », éditoriaux érudits et statistiques — ne jouissent pas de la même cohérence et ne font aucunement écho à sa réalité vécue. En créant ses propres liens et en les infusant de sa propre expérience, l’auditoire joue donc un rôle actif dans la construction de la signification des histoires.

  Cohérence et plausibilité

  La réaction de Trump au récent témoignage au Sénat de Sally Yates, ancienne procureure générale des États-Unis, exemplifie son approche narrative. Pendant que Yates décrivait aux sénateurs ses tentatives, en décembre dernier, d’avertir Trump des relations entre l’ancien conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, Michael Flynn, et le gouvernement russe, Trump utilisait Twitter pour insinuer que Yates orchestrait des fuites pour répandre la « fausse nouvelle » de ses relations avec la Russie et nuire à sa légitimité comme président.

  Ce faisant, il insérait le témoignage de Yates dans une trame narrative qu’il tisse depuis longtemps : celui d’un Parti démocrate acerbe (Yates avait été nommée procureure générale sous Obama), refusant sa défaite, et cherchant à priver le peuple américain de la victoire légitime de « son » président, Trump. Cette histoire, plausible aux yeux d’électeurs déjà persuadés que Clinton et le Parti démocrate ne s’intéressent qu’aux élites, est cohérente à leurs yeux car elle adopte une structure simple, où les démocrates sont les « méchants » opposés aux intérêts du peuple et des travailleurs.

 

Trump se décrit lui-même comme celui que le peuple a mandaté pour retrouver une prospérité et une honnêteté compromises par ses adversaires hargneux, obsédés par les joutes politiques. Ainsi, les nombreux articles démontrant les conflits d’intérêts et les turpitudes morales du président républicain n’ont eu aucune prise sur ces électeurs convaincus que les grands médias jouent eux aussi le jeu des élites démocrates corrompues par la soif du pouvoir.

 

Rôle de gagnants

Les meilleurs exemples de cette structure narrative, opposant les bons Américains à leurs adversaires, se retrouvent dans les promesses de Trump de construire un mur pour empêcher l’entrée illégale de Mexicains, ou celle de suspendre l’immigration de personnes musulmanes. Ces promesses, quoique discréditées, participent à des récits déjà bien implantés aux États-Unis concernant le « vol » d’emplois par les travailleurs mexicains, ou encore le terrorisme soi-disant causé par les musulmans. Ces histoires satisfont aux deux critères de Fisher. D’une part, elles sont cohérentes puisque les protagonistes jouent leur rôle de manière constante — les Mexicains et les musulmans sont les « méchants » qui nuisent à la quête des Américains vers de bons emplois et la sécurité. D’autre part, elles sont plausibles puisqu’elles reflètent les inquiétudes de nombreux Américains, aux prises avec le chômage et une insécurité amplifiée par rapport au terrorisme.

 

Toutes les démonstrations des experts quant aux obstacles économiques et logistiques à la construction du mur, de même que les statistiques démontrant le très faible nombre de victimes américaines du terrorisme islamique par rapport à l’ensemble des morts violentes, n’ont eu aucun écho au sein de cet auditoire. Les histoires de Trump concernant les Mexicains, musulmans et autres immigrants justifient aussi une peur de l’Étranger largement partagée.

 

  En plus de leur proposer des récits donnant du sens à leurs expériences existantes, le style communicationnel de Trump offre à ses partisans un rôle actif dans leur propre histoire, celui des vainqueurs et des gardiens de la moralité. En effet, Fisher souligne que les histoires ont toujours une dimension morale, et celles de Trump rangent ses partisans du bon côté de la lutte entre le bien et le mal. Laissés pour compte par la délocalisation du secteur manufacturier et privés des moyens de s’adapter par un système d’éducation famélique, plusieurs Américains se retrouvent à vivre dans un monde qu’ils ne comprennent plus et où ils se retrouvent, donc, impuissants. Trump leur offre des récits où ils jouent de nouveau le rôle des gagnants.

 

Trump continue de promettre qu’il transformera l’Amérique — dont son système de santé — pour la faire correspondre à ses récits. Comme le dit Nietzsche, la volonté de puissance prend souvent la forme d’une volonté non pas de comprendre le monde, mais bien de changer le monde pour qu’il corresponde à notre compréhension. De même, plutôt que de leur proposer d’ajuster leurs connaissances à la nouvelle réalité sociale et économique de leur pays, Trump propose à ses partisans une politique performative : il changera le monde pour qu’il corresponde à leurs connaissances. Il leur redonne donc, pour ainsi dire, de la puissance en leur offrant une place dans des récits dont ils se sentaient exclus.


Joëlle Basque est chercheuse postdoctorale au Groupe d’étude sur la pratique de la stratégie à HEC Montréal.

Nicolas Bencherki est professeur adjoint au Département de communication de la State University of New York at Albany.

 Cet article a été publié dans Le Devoir de samedi le 3 juin 2017.

 

L’autofiction

L’écrivain Gaston Tremblay parle d’autofiction à la bibliothèque

toronto-reference-library-03

Genre littéraire intrigant, l’autofiction compte de nombreux adeptes, à l’image de Gaston Tremblay. Écrivain en résidence originaire de Sudbury, il s’est produit à la Bibliothèque de référence de Toronto le 3 octobre à l’occasion d’une présentation sur ce style particulier et remettra le couvert le 10 octobre à l’occasion d’un atelier d’écriture.

Aussi loin que remonte sa mémoire, cet ancien étudiant de l’université Laurentienne désormais installé à Montréal reconnaît que l’écriture a toujours été son support de prédilection : « Je trouve ça excitant! Depuis que je suis ado, l’écriture c’est mon moyen d’expression. Je me spécialise dans l’autofiction à des degrés divers. » Toutefois, avant de se lancer corps et âme dans ce domaine, son parcours était celui d’un homme de théâtre qui est parvenu à monter l’Agora de la danse à partir de rien. Il décide finalement de retourner aux études à la fin des années 1990 et obtient une maîtrise en création littéraire. À ce jour, une dizaine de ses livres ont été publiés, contenant principalement de la poésie.

« L’autofiction se crée en même temps que l’on se raconte, ajoute M. Tremblay. C’est une prise de contrôle de soi. Avant j’étais dans un bureau mais ma personne me disait que je devais me mettre en scène. Je me suis alors redéfini en passant par l’écriture. » À l’occasion de cette conversation avec le public, l’écrivain a utilisé des passages de ses écrits pour illustrer la façon dont il est passé de la réalité à la fiction. « Ou bien on s’investit dans l’écriture, ajoute-t-il, ou bien on ne s’investit pas. Écrire l’histoire est le plus intéressant. » Auteur des romans Le Nickel Strange, Le Grand Livre, ou encore Le Langage des chiens, pour lequel il s’est inspiré de personnes handicapées et hautes en couleur croisées dans la rue, sa popularité ne se dément pas.

L’atelier se fera quant à lui par rapport à la présentation de la semaine dernière et consistera en des exercices de changement de nom de la personne qui raconte l’histoire, les différentes possibilités narratives et littéraires qui s’y rattachent. « Quand on parle de soi, tout ce que l’on voit c’est le bout de son nez, explique Gaston Tremblay. Nous essaierons de voir plus loin. »

À l’heure actuelle, l’auteur termine le livre de poésie D’amour et de turbulences, motivé par le décès de son fils, et qui sortira en février 2016.

Photo: Bibliothèque publique de Toronto

Auteur: Sylvain Charbit pour LE METROPOLITAIN

Grand Lac Café à Toronto

En tant qu’écrivain en résidence à la Bibliothèque de référence de Toronto, Sylvie-Anne Jeanson m’a invité à un entretien à l’émission Grand Lac Café. J’ai toujours aimé cette émission, donc je me suis empressé d’accepter. En arrivant sans-titreau studio, j’ai été renversé par le manque de ressources humaines, il n’y a plus de technicien, désormais l’intervieweur doit se débrouiller seul. Ce n’est plus une radio d’état, car le gouvernement y a déclaré un état de siège.

Radio Canada a toujours bien desservi l’Ontario français, il est temps que nous leur donnions notre appui, en commençant le 19 octobre. Votez pour ceux qui nous promettent de rétablir notre Radio nationale.

Voici le montage de l’entretien que Sylvie-Anne a préparé pour nous tous.

Le montage est le dernier dans le bandeau du temps au milieu de la page, à 10 h 51. Faites glisser le bandeau vers la gauche pour y arriver.

http://ici.radio-canada.ca/emissions/Grands_Lacs_Cafe/2015-2016/archives.asp?date=2015/10/10&indTime=0&idmedia=7355043

Gaston