Le Gros lot pour Noël

Peinture : Rita Tremblay

Maman et ses Petits Chanteurs

La mère d’Albert aurait aimé, comme ses frères, poursuivre ses études à l’université. On l’avait convaincue de suivre un cours commercial après l’école secondaire, afin qu’elle se trouve un « job »… car, selon les croyances de l’époque, le mariage la rattraperait rapidement. Ses frères, celui qui deviendrait son premier mari et ses cousins travaillaient pour son père ; la famille, sa vie, tout ce qui la concernait était organisé autour de l’entreprise familiale. Quand son époux partit faire la guerre en Hollande, en 1943, elle se fit cookie au chantier de son père ; à son retour, ils firent construire une belle grande maison avec le bois de la scierie familiale et les crédits offerts aux vétérans en vertu du programme d’accès à la propriété.

Dans les années soixante, quand la nouvelle « grande école » se mit à offrir des cours du soir aux adultes du voisinage, sa mère en profita pour parfaire son éducation. C’est ainsi que la famille d’Albert eut droit aux cours de rhétorique de Dale Carnegie (qui seront suivis, quelques années plus tard, par les cours d’espagnol de dixième, onzième et douzième années).

Pendant tout un hiver, les enfants furent témoins des différentes versions des « discours » de leur mère et, dès l’année suivante, les plus vieux eurent droit à des cours particuliers d’art oratoire tandis que les plus petits furent embrigadés dans les rangs de public sympathique des récitals « Carnegie » dans leur salon de la rue Levesque.

Tout ce brouhaha ne faisait que présager ce qui allait bientôt chambarder l’atmosphère de la maison. Albert ne se rappelait pas si c’étaient les cours d’espagnol de sa mère ou les disques des 50 Guitars de « Snuff » Garrett qui avaient transformé sa mère, mais, chose certaine, l’enveloppe sonore de la maison fut profondément affectée quand le Mexican Hat Dance de Tommy Garrett supplanta Moon River d’Henry Mancini.

Le changement chez sa mère était beaucoup plus fondamental que les cours qu’elle choisissait ou la musique qu’elle écoutait. Il signalait après neuf années de tristesse la fin de son veuvage : elle s’engagea dans la communauté, se fit élire à la présidence de la Ligue de la jeunesse féminine du village. Elle devint responsable des activités de collecte de fonds : l’organisation du Bal des petits souliers au printemps et la soirée des Petits Chanteurs pendant la période des fêtes.

Albert, ses cousins et ses amis aimaient cette soirée. Une compétition s’était installée entre les adolescents de la rue King et ceux de la rue Levesque pour voir lequel des deux groupes allait collecter plus d’argent que l’autre. Puisqu’elle se tenait le 21 décembre, la soirée lançait gaiement l’hiver et la saison des fêtes à l’américaine. En organisant la soirée des Petits Chanteurs, les dames de la Ligue recréaient dans les rues du village les tableaux vivants illustrés sur les cartes de souhaits ou présentés en living colors lors des émissions télévisées de Noël.

Emmitouflés dans leurs vêtements d’hiver, les adolescents passaient de porte en porte en chantant la guignolée pour acheter des petits souliers pour les indigents. Étant donné que les chanteurs étaient, pour la plupart, des enfants du voisinage, les portes s’ouvraient promptement, les bourses généreusement. Le répertoire était simple : les Petits Chanteurs de Sturgeon choisissaient leurs chansons à même le répertoire folklorique de leurs familles et dans les cantiques sacrés de la paroisse, ou encore dans le répertoire des chansons américaines qui monopolisaient les ondes en cette période de l’année. Dans la rue Levesque, Le « Minuit, chrétiens » se transformait, au deuxième quatrain, en « O Holy Night » et « Les anges dans nos campagnes » côtoyaient, en anglais aussi bien qu’en français, « Rudolph le petit renne au nez rouge ».

À chaque arrêt, les petits chanteurs devaient choisir une chanson dans la langue du propriétaire de la maison. En cas de doute, ils se rabattaient sur le latin, ce qui plaisait à Albert, qui aimait la qualité sonore de cette langue, et plus particulièrement les paroles mystérieuses de l’Adeste fidèles. Albert n’avait rien d’un latiniste, d’ailleurs ce sont ses lacunes dans cette matière qui avaient précipité son départ du collège. Pour lui, la qualité d’un vers comme « laeti triumphantes », Joyeux et triomphant, n’avait rien à voir avec le sens des mots, mais plutôt avec leur musicalité, ou encore avec le caractère dynamique et rythmique d’une expression comme « natum videte regem angelorum », Voyez le nouveau-né, le roi des anges.

Cette année-là, les chants latins étaient plus faciles à chanter, puisque Paul-André et Josée étudiaient le latin et qu’ils pouvaient mener le chant et souffler les paroles mélodiques et mystérieuses des cantiques aux autres membres du groupe. À la fin de leur parcours, à l’angle des rues Levesque et Queen, ils s’approchèrent respectueusement de la grande maison victorienne du parrain d’Albert. Un grand sapin et sa crèche étaient installés devant le balcon, les lumignons multicolores clignotaient et les branches des grands arbres étaient silencieuses, la cime des arbres se perdant dans la voûte blanche puisqu’une neige tombait dru en cette soirée digne du solstice d’hiver. Albert demanda au groupe d’entonner le « Minuit, chrétien » : son oncle était le premier chantre de la paroisse et le « Minuit, chrétien » sa chanson préférée.

Dès le premier quatrain, le maître de la maison ouvrit la porte, invita la troupe à entrer, installa une de ses filles au grand piano et, sans hésiter, prit la direction de la petite chorale. Sous sa baguette, tout le groupe s’en donna à cœur joie, le cantor du Sacré-Cœur ayant donné le ton en entonnant lui-même le premier refrain. À partir de ce moment, le piano et les voix des adolescents se déchaînèrent, emportés par un directeur endiablé. Pour leur prestation, il leur offrit un billet de dix dollars neuf et, malgré les objections de sa femme, un verre de ti-blanc. Pour les petits chanteurs de la rue Levesque, ce fut le clou de la soirée et ils rebroussèrent chemin sous une neige qui tombait généreusement et lourdement, la fête les attendant à la salle paroissiale.

Le groupe des quatre amis laissa les autres chanteurs prendre les devants. Ils préféraient ralentir le pas et marcher ensemble. C’était leur première grande sortie « à quatre » depuis la Sadie-Hawkins, car ils avaient dû se consacrer à la préparation de leurs examens. Le village tournait au ralenti et les adolescents étaient seuls dans la rue bordée d’anciennes maisons victoriennes. Au loin, ils pouvaient voir un homme et son fils qui tentaient d’ajuster les lumières de Noël et un peu partout des enfants qui construisaient des bonshommes de neige, des châteaux forts et des tunnels dans les bancs de neige. L’ambiance était à la fête.

Les quatre amis s’amusaient à échafauder des plans pour leur avenir, conscients que leurs études allaient les séparer à l’automne suivant. Les quatre s’estimaient heureux de s’être rencontrés et, surtout, d’avoir eu l’occasion de vivre cette expérience extraordinaire. Ils étaient sous le charme de la soirée ; la nature, leur culture et même la musique de Noël semblaient en accord avec leurs croyances. Ils avaient l’impression de vivre dans un rêve, dans une illustration étincelante de carte de Noël. Ce soir-là, Albert écrivit dans son journal.

21 décembre 1967

Journée de solstice, de changement de saison.

Aujourd’hui, ma mère a eu droit à un très beau cadeau, à la grande demande en mariage de son prétendant. Elle a accepté, le mariage aura lieu au début de l’été. On va tous déménager à Sudbury.

Quelle journée, quelle nouvelle, mais il faut dire qu’on s’y attendait. Ça fait six mois que « le lui » nous visite régulièrement. Les petites l’appellent « lui ». Elles n’osent pas utiliser son prénom et elles refusent de l’appeler papa. Elles parlent donc de « lui ». Paul-André a formalisé son nom en l’appelant « le lui », pour le distinguer des autres « lui ». Ma mère va se marier avec « le lui » et je vais avoir sept sœurs (deux de plus), deux frères, une mère et un « le lui ».

Espérons que « le lui » est patient.

21 décembre 2019

Cinquante-deux solstices d’hiver plus tard…

Maman chantait, maman nous faisait chanter… même quand la vie était triste, elle chantait pour faire susciter en nous la joie de vivre.

Le « lui » s’appelait Lucien, plusieurs années plus tard, lors d’un jour de l’an festif, l’un ou l’une d’entre nous a décidé qu’il fallait le rebaptiser. Lui donner un nom, un rôle officiel, reconnaître la place qu’il occupait parmi nous. On lui demanda la bénédiction paternelle ce que nous n’avions pas fait depuis 1968, l’année de la mort de notre grand-père maternel.

Le lui était devenu notre papa, le grand-papa de nos enfants, l’arrière-grand-père de nos petits-enfants… et le gros lot que notre mère a gagné le 21 décembre 1967.

Ensuite nous avons chanté, la chanson des cheveux blancs avec Mémère, la chanson de la soupe aux pois avec maman et plusieurs autres hymnes à la vie.

Passez une belle journée de Solstice et de Joyeuses fêtes

Publié par

Gaston Tremblay

Poète, romancier, essayiste, éditeur Gaston Tremblay a aussi été administrateur d’organismes artistiques.

4 réflexions sur “Le Gros lot pour Noël”

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