De l’insolence et du déni

 

Je ne crois pas pour un instant qu’il y a eu une révolution sexuelle des années soixante ; ma génération n’était pas plus sexuelle que les précédentes. Tout de même… Soyons sérieux, car il est vrai que nous étions sans gêne, et, tout au moins, plus candides que nos aînés ! Notre audace a été perçue comme une effronterie par ceux qui détenaient les rênes du pouvoir. Même avec cinquante ans de recul, devenu un « vieux », je n’arrive pas à comprendre précisément pourquoi ma génération a choisi d’être aussi insolente, car ce fut un choix de génération.

Troupe;Carole Morissette, Jean-Paul Gagnon, Thérèse Boutin , André-Paiement, Denis Courville, Gaston Tremblay. Denis St-JulesÉtait-ce parce que les nouvelles méthodes de communications nous ont permis de voir des controverses qui étaient naguère occultées ? En 1950, l’arrivée de la télévision dans le nord de l’Ontario était en soi une nouvelle ; en 1955, il n’y avait qu’un seul poste récepteur de télévision dans notre petit pâté de maisons ; en 1960, presque toutes les maisons de notre village arboraient au moins une ou deux antennes sur le toit et parfois une troisième à l’arrivée de la télévision française à Sturgeon Falls. Même en noir et blanc, les images qui passaient à la télévision étaient extrêmement puissantes, capables d’envoyer aux oubliettes les plus grandes des illusions. Le grand rêve américain était désormais une supercherie, car dans le Land of the free les policiers utilisaient les grandes dents blanches de leurs Bergers allemands pour contrôler les démonstrations des noirs. Les images qui nous parvenaient du sud des États-Unis étaient chargées de racisme, de haine et de cruauté. Notre conversion au réel de l’Amérique a été pénible, car les héros de la guerre, les soldats américains de la libération de l’Europe, étaient devenus des brutes qui n’hésitaient pas à s’attaquer aux noirs, pour les garder en place, dans une classe à part sur laquelle on pouvait — ou sur lesquels on devait — taper.

Au Canada, à l’automne de 1962, This hour has seven days, passait à la télévision nationale le dimanche soir. Cette émission d’information a démocratisé l’information en « presque direct ». Les politiciens étaient en état de choc, s’ils faisaient une grosse gaffe au Parlement, elles étaient discutées et critiquées vertement à la télé le dimanche soir. Les reportages étaient ponctuels, percutants et dérangeants ! Les élus et même les électeurs s’y opposèrent ; on ne valorisait pas la transparence à cette époque, les animateurs furent congédiés et l’émission annulée au printemps de 1964.

La même année, Marshall McLuhan publiait son Understanding media : the extension of man dans lequel il proposait un slogan : The medium is the message ; c’est-à-dire que ce n’est pas la technologie ou le contenu des publications électroniques qui sont le véritable message, mais plutôt les changements que ces émissions suscitent dans la société, le « médium » dans lequel l’homme, l’ultime microbe, se développe. En bref, on reconnaît un arbre à ses fruits : si on introduit une nouvelle espèce séminale dans une forêt boréale c’est le nouvel équilibre des espèces dans la forêt, qui vingt ans plus tard, est le véritable message. Il en va de même de la forêt virtuelle des idées et des mœurs des hommes médiatisées.

Après la chute de la Nouvelle-France, l’élite française rentre en Europe et les Canayens s’adaptent à cette nouvelle réalité. Esseulés, les habitants se rassemblent autour de l’Église. En 1962, deux cents ans plus tard, les Canadiens français ruent dans les brancards. Un tsunami de changements sociaux et politiques emporte les décombres de la grande noirceur, les Québécois élisent les libéraux qui claironnent un slogan populaire : Maître chez nous. C’est la Révolution tranquille qui transforme le Québec, qui dans son altérité s’éloigne du Canada.

Comme au Québec, les structures sociales de proximité de la diaspora canadienne-française sont organisées autour des paroisses catholiques : les écoles primaires, les hôpitaux, les organisations de bienfaisances, la caisse populaire et parfois un collège — ou un couvent — et même une feuille de chou paroissiale. La société québécoise est tissée serrée, le vague du changement agit comme une déferlante, tout est renversé en moins de dix ans. Cependant, les Canadiens français de la diaspora canadienne n’ont pas le loisir de les imiter, car leurs gouvernements provinciaux sont sous le contrôle de la majorité anglophone. À l’extérieur du Québec, toutes les infrastructures des Canayens sont articulées autour du besoin fondamental des minorités : la survie de la francophonie à l’extérieur du Québec. Encadré dans une société civile plus fragile, les Canadiens français choisissent leurs batailles et avancent prudemment là où on leur permet.

Plutôt que le changement ou la prise du pouvoir, c’est le besoin de conserver les acquis qui animent la vie des minoritaires. On l’a déjà dit, l’ambition qui anime Paul-André et Albert est celle de devenir des hommes canadiens-français. Dans ce statu quo où les instances veulent absolument se maintenir en place, il n’est pas évident d’être insolent. Les révoltes, même symboliques, prennent une ampleur démesurée : intuitivement, les jeunes de la Troupe universitaire le savent, mais ils sentent le besoin de foncer, de s’inscrire dans la mouvance internationale du Baby-Boom, de surfer sur la vague de fonds de la Révolution tranquille au Québec. Bien encadrer ils proposent leur Révolution sereine, qui tient compte de l’importance des acquis et de la bonne chère.

L’interjection finale du titre de la pièce le « » stie » est une partie intégrante du parler vernaculaire des Franco-ontariens, mais imprimée sur une affiche ou chantée sur une scène d’école elle devient le cri de ralliement d’une jeunesse qui refuse désormais d’emboîter le pas. Ce juron et tous les autres blasphèmes qui pullulent dans les dialogues des comédiens de cette pièce sont autant de scandales sur les murs et les scènes des écoles secondaires du Nord de l’Ontario, dont les directeurs sont pour la plupart des religieux ou des bons pratiquants. Il en va de même pour le joual qui n’est pas apprécié par les surintendants des écoles séparées, l’un d’entre eux a même affirmé à la télévision nationale que ce sont les anglophones des cours d’immersion qui assuraient la survie du BON français à Sudbury. Ce n’est pas son désir d’enseigner le meilleur français possible qui est remarqué, mais plutôt son déni de la réalité nord-ontarienne qui en 1970 appelle les jeunes en mettre en scène le vrai parler de leur communauté.

Si les écarts de langage dans la pièce Moé j’viens du Nord ’stie sont tout simplement des insolences de la relève, la glorification de la consommation de la « booze » et de la « drogue » illégale — sans parler des relations sexuelles « libres » entre adolescents — sont des comportements définitivement scandaleux du point de vue des curés de paroisse et des directeurs d’écoles. Pour eux, les paroles de la chanson « Tenez-vous bien, on s’en vient » sont au-delà de toutes les bornes imaginables, en 1970 du moins, et méritent une intervention de famille.

Du pot du pot on fume du pot
D’la booze, d’la booze, on boit d’la booze
On fume du pot, on boit d’la booze
On est des détraqués, fourrés
Fourrés, fourrés

Que l’auteur de la chanson justifie ses écarts en établissant un parallèle entre les mœurs de son groupe et ceux de grands écrivains tels que Baudelaire, Verlaine, et Rimbaud ne convainc personne. Peu importe la source de l’inspiration, selon instance du pouvoir toutes ces effronteries de la troupe universitaire se sont mérité une censure certaine et même l’annulation d’un spectacle de tournée. Pourtant, ce sont des prestations timides comparées à ce qui se passe au Québec.

Choses certaines, les réactions du personnel enseignant du Nouvel-Ontario étaient à l’époque prévisibles. Alors pour quoi avoir fait cela ? Était-ce une simple crânerie, une fanfaronnade d’universitaires particulière du nord de la province ? En ce qui concerne les activités de la Troupe et plus tard de CANO, les membres de la Coopérative les artistes du Nouvel-Ontario évoquent souvent le « feeling » qui les animait. Nul ne saurait l’affirmer avec assurance, mais la contestation bruyante et dérangeante était tendance, aux États-Unis, en France, au Québec et quelque peu au Canada français.

Quoique tenu, il y a un lien thématique entre la famille sémantique américaine des « fuck, fucked et mother fucker » et la famille française des « con, connasse et connerie », mais ils sont tous deux très différents des litanies religieuses canadiennes-françaises. C’est comme si les Américains avaient une fixation maladive sur la pénétration violente — même de leur maman — et que les Français — qui se croient de très bons amants — sentaient le besoin, par ailleurs de ridiculiser ces actes en les affublant d’un nom ou d’un adjectif dérivé du substantif qui sert à décrire érotiquement le sexe féminin. Quant aux Canadiens, ils semblent vouloir maudire Dieu et toutes ses bondieuseries de les avoir condamnés au célibat absolu à l’extérieur du mariage, sauf évidemment pour l’acte de procréation.

Plutôt que de libérer les fidèles du joug puritain, le Concile du Vatican réaffirme la position de l’Église en ce qui concerne le célibat des prêtres et l’ABSTINENCE comme seul moyen de la régulation des naissances. De toute évidence, les clercs avaient une vision biaisée de la sexualité, qui ne correspondait pas du tout à la réalité empirique des fidèles. Inutiles de le dire, les collégiens se moquaient des prêtres, les plus jeunes s’amusaient à faire la déclinaison des Papes surnommés Pie 1, Pie 2, et ainsi de suite jusqu’à… À la queue leu leu, devant le confessionnal, les collégiens riaient aux éclats, comme des fanfarons, en comparant nombre de leurs péchés solitaires et « mortels ». Ils s’impatientaient en attendant leur chance de scandaliser les jeunes confesseurs qui avaient fait un vœu de chasteté très tôt dans leur vie.

Si le « medium » est le message, si la transformation de la communauté catholique est le résultat du Vatican II, on est en droit de remettre en question la validité de ce Concile, car les séminaristes abandonnent leur vocation, les prêtres et les religieux se défroquent massivement, les églises se vident comme si l’édifice était en feu. Ces évènements sont autant d’alarmes que la curie refuse d’entendre. Les cardinaux ont accepté de décaper les pompes de la religion catholique sans tenir compte de la réalité des fidèles, des gens pieux qui étaient capables et prêts à prendre la relève du clergé, des jeunes mariés qui voulaient une petite famille nord-américaine, et de la jeunesse qui, plutôt que de faire leur pénitence, s’ébrouait en sortant de l’église. Dépouillé de ses injonctions et de ses artifices, il ne restait que l’illusion de ce qui était autrefois une grande église canadienne-française, car dans une société médiatisée, elle n’arrivait plus à se maintenir en place.

Donc la révolution sereine des artistes du Nouvel-Ontario était au diapason de la contre-culture nord-américaine, mais elle était aussi à la fine pointe d’un mouvement qui allait transformer la société canadienne-française.

La question n’est pas de savoir pourquoi la jeunesse des années soixante-dix ruait dans les brancards, mais plutôt pourquoi elle voulait changer l’ensemble de la société autour des institutions laïques : il ne faut pas se surprendre de la loi sur la laïcisation au Québec, car elle est l’aboutissement de ce mouvement de libération. En Ontario-Français les rapports de force ne sont pas aussi clairs ou évidents, car la minorité francophone ne tient pas les rênes du pouvoir. Oui, la pièce de la Troupe était scandaleuse, car elle attaquait deux facettes du triangle culturel du Canada français, la langue et la foi, et ce dans un contexte où le troisième aspect, celui de la nation, était sous le contrôle de la majorité anglaise écrasante qui ne se souciait pas de s’imposer. Mais, tout de même, ses enfants de bâtisseurs de pays sentaient l’urgence de parfaire le bien de leurs aïeux et de consolider leurs acquis dans le nord que leurs pères leur ont légué. Quand on s’aventure dans l’inconnu, quand on transforme son environnement, on se sent souvent comme un alpiniste qui doit avancer, malgré le fait que son corps est accroché précairement au-dessus du vide.

Dans l’vide

La nuit fut belle

mais vide;

L’aube, serein,

mais vide.

Le zéphir a embrassé la rose;

La noirceur a rincé l’étoile;

Le soleil a étendu ses bras

Vides…

La fleur a éclatée

mais vide;

L’air, pur

mais vide.

La lune a fait ses adieux;

L’oiseau a chanté le bonjour;

Vides…

La feuille partie avec le temps

Vide…

Le cœur battait fort

mais vide;

Les yeux, languissant

mais vides.

L’ombre s’est penché sur la lumière;

Le désir a envahi l’espoir;

Un rien se dessine dans le vent

Vide…

L’amour si riche

mais vide;

La vie, là

mais vide.

Thérèse

Le Lambda, « Au carrefour de l’art et du peuple », décembre 1

Publié par

Gaston Tremblay

Poète, romancier, essayiste, éditeur Gaston Tremblay a aussi été administrateur d’organismes artistiques.

3 réflexions sur “De l’insolence et du déni”

  1. Un témoignage inestimable, que tous les jeunes francos d’aujourd’hui devraient lire.
    Bien entendu, loin des centres de pouvoir, que ce soit à Toronto, Ottawa, Montréal ou Québec, vous aviez tout de même beaucoup plus de marges dans le Nouvel Ontario. À Ottawa, nous étions trop près de Montréal pour se rassembler en groupement distinct dans l’Est Ontarien. C’est un récit que je devrais raconter un de ces jours.
    Les marges étaient certes plus étroites dans le Nord que celles qui enserraient les militants de Parti Pris à Montréal, mais tous les mouvements qui ont dérangé l’ordre établi — que ce soit celui du SNCC et du Student for Democratic Society au’z’États, ou de l’UGEQ au Québec, et nombre d’autres ailleurs dans le monde — ont branlé les piliers des temples à l’époque… depuis la Berkeley Student Revolt à San Francisco en 64, à la révolution ratée du printemps 1968 en France. Le mouvement était universel.
    Il y a une trentaine d’années, je me suis inscrit à un cours à l’Université d’Ottawa pour perfectionner mes compétences en rédaction en anglais, pour me permettre de mieux fonctionner dans un nouvel emploi, après mon départ de la revue Liaison.
    J’avais quarante ans. Il y avait plus de quinze que je n’avais pas écrit en anglais et je parlais peu l’anglais sur une base quotidienne à cette époque. Dans le cadre de ce cours, j’ai rédigé un journal personnel quotidien pendant huit semaines, ainsi qu’un travail de fin de semestre. J’ai relu ce journal et ce travail de fin de semestre, intitulé « On Turning Forty ». Le vieux militant des années soixante examinait son cheminement… Je l’ai relu, encore une fois, plus tôt cette semaine. Révélateur.
    Les universitaires ont enfin commencé à étudier l’Ontario français depuis deux ou trois décennies. Il serait temps que ceux qui ont vécu cette époque en témoignent. Merci pour ce texte.

    1. Merci, Fernan,
      J’ai hésité de poursuivre cette idée dans le cadre de mon roman. J’ai cru que c’était une mise en contexte importante, mais aussi qu’elle devait être abordée dans un aparté du narrateur plutôt que dans la trame narrative. Ce n’est pas une version définitive, il y a beaucoup de fignolage à faire. Ton commentaire m’indique que je suis sur la bonne piste.
      GAT

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