Faire ses Pâques

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Stèle funéraire, André Tremblay, 2002.

La semaine de Pâques est passée sans que je m’en aperçoive. Je n’ai pas fait mes pâques; du moins, pas de la façon que ma mémère l’entendait. Pour elle, faire ses Pâques s’était sérieux: confessions, pénitences et sincères repentirs suivis d’une communion. Pendant l’année, elle ne nous talonnait pas souvent pour les choses religieuses, mais à Pâques elle partait en croisades pour s’assurer que tous les hommes de la famille respectent le jeûne du carême jusqu’à la dernière minute ; sinon, ils devaient repasser au confessionnal et à la sainte table.

Il y a quelques jours, c’était peut-être jeudi ou vendredi soir, j’ai aperçu tapie dans le noir une image de moi que je n’avais jamais vu. J’ai compris l’ampleur de ma peur, de mes pleurs, de ma fragilité, de mes humeurs dépressives, de ma panique. Je suppose que j’ai appris de ma mère à demeurer impassible devant les outrages, les actes d’agression… qu’elles soient physiques, morales ou mentales. Cela me rappelle l’image de ma mère à genoux dans l’église, elle qui demeurerait figer dans sa posture de veuve en noire, entourée de ses quatre plus vieux. Seules dans le banc de la veuve, elle semblait se sentir loin de sa famille qui était de l’autre de l’allée centrale, dans les bancs de la veuve de notre oncle mort dans les mêmes circonstances que notre père. Maman était forte, comme le granite de notre stèle funéraire. Nous, les quatre plus vieux, nous étions figés et prosterner devant notre destin comme des anges de sel autour d’une madone de pierre das un cimetière..

Je suppose que c’est ce jour-là où j’ai appris à refouler mes sentiments jusqu’au plus profond de moi-même. Fausse posture masculine s’il en est une, mais c’était l’époque des vrais hommes qui se tenaient droits devant l’adversité. Avec le temps, j’ai appris à canaliser cette énergie dans mes projets et à utiliser la poésie comme soupape de dernières instances. C’est ce que Dorais appelait de la structure, savoir se retenir, savoir emmagasiner les coups, canaliser l’énergie créatrice dans des projets concrets et à l’occasion savoir s’éclater dans la création le littéraire.

Mon fils n’avait pas beaucoup de structure, il n’avait pas à canaliser son énergie, il s’éclatait dans les sports violents, dans le jonglage et parfois dans la photographie. Et il était très bon, mais ses efforts ne se concrétisaient pas. Il ne pouvait pas travailler seul, il arrivait mal à travailler en groupe, il était comme moi un grand sensible, il s’est enfermé dans lui-même jusqu’à l’éclatement.

La mort de mon fils m’a fragilisé à un point où j’ai eu et j’ai toujours beaucoup de mal à encaisser les mauvais coups que l’on m’administre à l’université. Ce n’est plus une joute professionnelle ni du sport extrême, je ne peux plus entretenir cette posture de dur à cuire, j’ai les nerfs à fleur de peau, les sentiments en ébullition… de jour en jour, j’assiste à ma déconstruction.

Ce que j’écris aujourd’hui peut paraitre triste, mais je demeure insensible devant ce flot de mots qui coule de source. Il est nécessaire comme l’air que j’expire. Je suppose que je pleurerai lorsque je les relirai, pour le moment c’est un exercice de défoulement, AIEEEEEEEEEEEEEEEEE !

 

De profondis clamavi ad te, Domine

Photo : André Tremblay
Photo : André Tremblay

En ce moment, je relis, sur les épreuves de typographie, le deuxième tome des œuvres de Fernand Dorais qui ira sous presse incessamment. Dans sa préface, Sheila Lacourcière tisse un fil d’Arianne qui permettra aux lecteurs de descendre en toute sécurité dans les profondeurs de l’enfer que Fernand Dorais a eu le courage d’affronter, comme Anne Hébert avant lui :

Le taciturne oiseau pris à mes doigts

Lampe gonflée de vin et de sang

Je descends

Vers le tombeau des rois

Étonnée

À peine née.

Hier soir, démoralisé, épuisé (on dit cansado en espagnol) en surfant sur les cases du menu de Videotron, je suis tombé par pur hasard sur l’émission Le Bossu symphonique de Fred Pellerin et de l’orchestre Symphonique de Montréal. Le conteur, nous a expliqué que dans son village, Saint-Élie-de-Caxton on réconcilie le réel à l’imaginaire en utilisant une merveilleuse clef déictique : « Ben voyons donc », un « Il était une fois » typiquement Caxtonien. Ainsi, puisque les conservateurs veulent faire disparaître les facteurs, il a dévoilé sa solution à ce dilemme. Quand, il ouvre la petite porte magique de sa boîte « à malle » il n’a qu’à dire « Bonjour!!! » (dans son monde les points d’exclamation sont nécessaires) et une petite main s’empresse de lui remettre sa facture d’Hydro Québec et « Merci!!! ». Solution compliquée? « Ben voyons donc!!! » C’est ainsi que le conteur garde son équilibre, c’est le fil d’Arianne qu’il nous a offert pour traverser l’enfer de Babine et du Forgeron du village, une espèce de Grinch à gros bras qui a voulu voler la fortune du petit lutin barbu.

Cansado, oui mon âme est fatiguée comme un cheval qui a trop longtemps trotté dans la vallée de la mort. Devant mon écran, j’ai l’impression d’être un bébé qui peine à faire ses rapports. C’est peut-être pour cela que, à l’occasion de mes abréactions, le nom de ma mère revient si souvent. Et Jean-Paul Sartre qui me fait ses petites leçons de politesse. C’est trop français, il faudrait épargner nos lecteurs, éviter de leur parler du voyage de la vie qui n’est pas toujours poli. Je ne veux et ne peux pas écrire et me taire.

Ce matin, en relisant les épreuves, j’ai rencontré ce texte de Dorais qui rejoint, à sa manière, le « Ben Voyons donc » de Fred Pellerin : « Tel devrait être dorénavant le principe de toute écriture de l’Imaginaire : en Occident, nous sommes arrivés à un point où nous pouvons maintenant procéder ainsi : laisser la vie de l’Imaginaire se poursuivre en nous, attendre patiemment qu’elle ait besoin de s’exprimer (tel thème revenant à tel moment donné), puis alors en transcrire les données. À la longue se tissent des récurrences qui révèlent la vie de la mémoire intermittente. »

Cela m’a rassuré. Mon blogue, ma poésie et mes romans sont tous écrits au premier degré. Quand je m’éloigne de moi-même, c’est pour embrasser le carnavalesque, mon personnage préféré est le Colosse de la montagne qui dans Le Langage des chiens est presque aphasique… Quand vient le temps de se dire soi-même ne le sommes-nous pas tous un peu? Moi, ma voix me vient de la musique : Y a on temps que e taime / Amais e ne tou bli rai.

Et puis, j’ai reçu un message de ma collègue Sheila : « Mes vœux pour vous et Annik, votre belle fille : de trouver de la consolation auprès de ceux et celles qui se soucient de vous. Mais vous avez déjà découvert un moyen pour “chasser les blues” Il faut les chanter dis-tu, et puis-je ajouter se servir de ton grand talent pour les écrire. Je te félicite pour ce beau blogue signé de toi et d’Annik, touchant, oui, mais tout imprégné d’espérance.

Merci, Sheila, j’accepte que tu veuilles prier pour moi, mais j’ajouterais que maman, quand elle voulait prier pour moi, priait toujours à saint Jude, patron des cas désespérés avec le succès qu’on lui connait.

TonTon le téléphone qui son

Post-scriptum : La photo du lutin en chef est de mon fils, André. Comme tout bon magicien, le lutin utilise tous ses charmes pour aller toucher le photographe, et nous par ricochet, jusqu’au fond de sa lentille.